La Tribune, 19 février 2008
C'est un bras de fer qui a commencé il y a plus d'un an et dont la dureté, pour ne pas dire la brutalité, est passée, pour un temps, au second plan en raison des doutes et turbulences provoqués par la crise des subprimes. D'un côté, il y a les fonds souverains (FSv), dont les caisses, alimentées par les excédents pétroliers ou les surplus d'exportations, regorgent de milliards de dollars. Longtemps discrets et adeptes d'une gestion pépère caractérisée par des achats massifs de lingots d'or et de bons du Trésor américain, ils découvrent désormais l'ivresse procurée par des placements plus risqués, synonymes de meilleurs rendements, voire d'influence géopolitique accrue.
De l'autre côté, on retrouve les gouvernements des pays industrialisés, à commencer par ceux du G7, symboles de ce que certains politologues appellent déjà « le vieux pouvoir ». Ils s'inquiètent à l'idée de voir les fleurons de leurs économies passer sous le contrôle de pays étrangers qui sont à la fois des concurrents mais aussi des adversaires politiques comme c'est le cas de la Chine face aux États-Unis ou de la Russie face à l'Europe.
La bataille, qui s'inscrit dans le lent basculement du centre de gravité politico-économique de la planète de l'Ouest vers l'Est, a trouvé son terrain pour l'expression des rapports de force : il s'agit de la transparence des FSv. Elle va rebondir au cours des prochaines semaines quand le Fonds monétaire international (FMI) et l'OCDE publieront leurs recommandations pour de meilleures pratiques des fonds souverains. Pour l'heure, rien n'a encore transpiré de ces documents très attendus, mais les attentes du G7 sont connues.
Pour se protéger mais aussi pour affirmer leur traditionnelle prééminence, les États-Unis, le Canada et l'Union européenne exigent des fonds souverains russes, asiatiques et arabes qu'ils lèvent le voile sur leurs activités, la composition de leurs avoirs et leurs stratégies d'investissement. Ainsi quand le Premier ministre britannique, Gordon Brown, dénonce l'opacité de ces fonds, Henry Paulson, le secrétaire d'État au Trésor, lui fait écho en mettant en garde Pékin, Moscou, Singapour et Abou Dhabi contre « d'inévitables mesures protectionnistes » au cas où leurs fonds persisteraient à avancer masqués.
Le grand écart de l'administration bush
Le recours au protectionnisme est d'ailleurs la seule menace crédible que brandissent les pays du G7. Aux États-Unis, il y a au moins dix projets de loi déposés au Sénat pour limiter l'activité des fonds souverains hostiles. Et l'activisme de certains élus américains est tel que la Maison-Blanche a pris soin récemment de mettre en garde contre « toute mesure néfaste à l'investissement étranger sur le sol américain ».
Comme dans l'affaire du contentieux sino-américain sur la valeur du yuan, l'administration Bush fait le grand écart entre la nécessité d'amener les fonds souverains à être plus coopératifs et celle de freiner les velléités protectionnistes du Congrès. La position française est tout aussi inconfortable, comme l'ont montré les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy. Lors de sa conférence de presse de début d'année, le chef de l'État avait estimé que les fonds souverains « n'avaient pas de stratégie ». Il a fait machine arrière durant sa visite dans le Golfe, où il a affirmé que la France accueillerait volontiers les investissements de fonds souverains sérieux.
Les reproches faits aux sovereign wealth funds sont nombreux. C'est le cas de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain, qui craint que leurs employés soient susceptibles de commettre des délits d'initié en raison des informations privilégiées auxquelles ils ont accès. C'est le cas aussi du gouvernement allemand qui, comme Henry Paulson, appréhende que le FSv chinois ne soit le nouveau moyen trouvé par Pékin pour manipuler le marché des changes et freiner artificiellement une bien laborieuse appréciation du yuan.
« exiger la garantie d'aucun chantage politique »
Il ne faut pas oublier non plus les « réalistes » qui n'excluent pas des problèmes de gouvernance dans les sociétés qui ont ouvert leur capital à des fonds souverains. Parmi eux figure Edwin Truman, chercheur au Peterson Institute de Washington. « Jusqu'à présent, les fonds souverains n'ont exercé aucune pression sur les directions des sociétés dont ils ont pris une part du capital. Mais qu'en sera-t-il demain, demande-t-il.
Qui peut jurer que les fonds souverains ne serviront pas à un transfert illégal de technologie ? Et que se passera-t-il sur les marchés si un fonds souverain vend soudainement et sans explication sa participation dans une société ou une banque ? »
De son côté, John Gieve, vice-gouverneur de la Banque d'Angleterre est catégorique. « Il faut obtenir la garantie que les fonds souverains n'exerceront aucun chantage politique à l'égard des gouvernements occidentaux », prévient-il tout en se défendant de faire un procès d'intention à des « acteurs financiers qui ont leur place et leur intérêt sur le marché à condition de respecter un minimum de règles ».
Face à ces mises en cause récurrentes - elles ont constitué le plat de résistance du récent forum de Davos -, les principaux concernés ne semblent guère enclins à se défendre. Ce qui, bien entendu, avive la défiance à leur égard. « Nous sommes coupables avant d'être reconnus innocents », ironise Mohamed Al-Jasser, vice-gouverneur de l'Agence monétaire saoudienne, une branche de la banque centrale du royaume wahhabite qui joue le rôle de fonds souverain et qui est la seule dans le Golfe à publier ses avoirs sur son site Internet. Malgré cela, relève Al-Jasser, l'Agence n'échappe pas aux critiques.
« Nous relevons de la souveraineté de nos pays et notre but est de préparer l'avenir des générations futures. Nous n'avons aucune intention de nuire à quiconque. Quand on fait des placements financiers, ce n'est pas pour faire la guerre ou pour dépouiller un pays de son industrie », se défend-il. Le son de cloche est identique du côté du GIC, l'un des deux fonds de Singapour. « Dans certains pays, la publication du détail des avoirs détenus par l'État est interdite par la loi », a expliqué au forum de Davos Lee Kuan Yew, ancien Premier ministre de Singapour et actuel président de GIC. Selon lui, ce fonds singapourien, qui est très présent en Asie, ne peut pas jouer la transparence totale car « cela donnerait des armes à des milliers de spéculateurs qui, connaissant nos positions, pourraient manipuler certains cours d'actions ou de monnaies ».
Ce dialogue de sourds ne durera pas indéfiniment puisque le FMI et l'OCDE doivent publierdans les prochaines semaines un guide de bonnes pratiques pour les fonds souverains. Il reste à savoir si cela sera suivi d'effets… Sur le plan diplomatique, les États-Unis comme la France ont tenté d'amener Singapour et les Émirats arabes unis à se rapprocher de la Norvège, dont le fonds souverain est cité en exemple en matière de bonnes pratiques. L'idée, pour les capitales occidentales, est de créer un effet d'entraînement qui obligera d'autres fonds moins importants à suivre le bon exemple. Problème. Selon des diplomates français, le gouvernement de Singapour traîne des pieds tandis que celui des Émirats arabes unis réserve sa réponse.
D'autres pays comme le Qatar, la Chine et la Russie ont déjà prévenu qu'ils ne se sentiront pas engagés et seuls le Koweït et la Corée du Sud se disent prêts à faire des efforts à condition que le document ne leur impose aucune contrainte formelle.
« C'est le même débat qui a opposé les pays du G7 à l'industrie des hedge funds il y a plus d'un an. Mais, cette fois-ci, cela peut déboucher sur une crise politique de grande ampleur », prédit Edwin Truman. Pour faire bonne mesure et endosser le rôle de bon élève, le Hedge Fund Working Group, une instance collégiale rassemblant plusieurs fonds d'envergure, vient d'annoncer la mise en place de mesures destinées à améliorer la transparence. Une pierre dans le jardin des fonds souverains dont rien ne dit qu'ils se sentiront obligés de consentir un geste…
Akram Belkaïd