C'est à l'âge de dix ans que j'ai connu la France et le Vercors. Arrivé d'Algérie à la fin décembre, je quittais une semaine plus tard le domicile familial parisien pour partir en classe de neige à Villard-de-Lans sur les hauteurs de Grenoble. On imagine le choc et le dépaysement pour un gamin qui, quelques jours plus tôt, vivait encore dans un gros village de la plaine de la Mitidja d'où l'on apercevait par temps clair les cimes blanches des montagnes de l'Atlas. Que de découvertes : le train de nuit, la neige, le ski, le patinage sur glace, les randonnées au pied des mélèzes. Mes parents et moi ne sommes restés que dix-huit mois en France mais je n'ai jamais cessé de revenir dans cette région, seul ou en famille, au nom d'un lien qui puise ses racines dans l'enfance, le respect de la nature mais aussi l'idée que je me fais d'une certaine France.
Tout hommage qui sied au Vercors se doit de commencer par des salutations respectueuses à ce que l'on pourrait qualifier de carré d'as. Il s'agit de quatre sommets à plus de 2000 mètres. Il y a la Grande Moucherolle, le Roc de Peyrole, mais surtout le Mont Aiguille, et plus encore le Grand Veymont. "Faire le Veymont", c'est-à-dire effectuer une randonnée jusqu'à son sommet, est un exercice incontournable. Marche lente ou rapide, muette ou bavarde, ensoleillée ou brumeuse, la récompense au bout de l'effort est magnifique grâce à un panorama unique d'où l'on embrasse le Mont Blanc, le Mont Ventoux et d'autres sommets avoisinants. S'asseoir au faîte du Grand Veymont et laisser filer le sablier font partie de ces forces de rappel qui me ramènent régulièrement au pied de ce navire amiral.
Mais il faut aller aussi plus au sud, vers le Mont Aiguille, et se perdre dans les grands espaces plats et dénudés de Chamousset. Ni eau, ni homme, quelques arbres isolés, deux ou trois bergeries bien fatiguées et, surtout, le silence. Un peu plus au nord se trouvent la plaine de la Queyrie et ses restes de carrière romaine. Elle m'offre une alchimie minérale et végétale qui me fait d'autant plus aimer le Vercors qu'elle me ramène à mon pays natal. Après que l'heure de l'exil volontaire a sonné, la Queyrie s'est substituée aux terres semi-arides d'El-Bayadh ou de Tiaret. À l'automne, ou à l'approche de l'hiver, ce plateau alpin m'offre un autre voyage. Je n'ai qu'à plisser les yeux et me voici au pied du Djurdjura, en Kabylie, du côté du plateau du Haïzer. Roches calcaires, pics lointains acérés, embruns et nuages à la course lente, les ressemblances avivent ma "nost-algérie".
Mais il y a une chose dont je me suis imprégné dès mon premier séjour. Dans la grande salle des Mélèzes, le chalet qui accueillait ma classe de neige, nous avions été rassemblés un soir pour écouter le témoignage de deux anciens résistants, membres du maquis du Vercors. Je ne perdais rien de leur exposé, fasciné par ces deux hommes qui avaient pris les armes contre l'occupant allemand. Surtout, je voyais se matérialiser un pan à la fois de l'Histoire mais aussi de la culture française à laquelle j'avais été très tôt abreuvé. À l'école algérienne, dans mon livre de lecture du CM2, il y avait un passage du Silence de la mer avec la signature de Vercors, le pseudonyme choisi par Jean Bruller.
Ce qui m'émeut, c'est qu'avant d'être une terre de résistance, le Vercors a été un lieu d'asile vers lequel ont convergé ceux qui fuyaient l'avancée allemande. Asile et Résistance, voilà deux mots qui renforcent mon attachement. Je pense aussi à la chapelle de Valchevrière. Dans ce hameau qui servit de camp de base aux maquisards et qui fut rasé par les nazis réside une part de cette grandeur qui me fait aimer la France et qui, aussi, me fait être très exigeant avec elle.