ACCUEIL     PRÉSENTATION     CONTACTEZ-NOUS     
Rubriques
Articles publiés et originaux
Chroniques et Nouvelles
> OUVRAGES PUBLIES
> TOUS LES ARTICLES
      VOTRE AVIS


   Sites Recommandés

Le Blog d'Akram Belkaïd
Le Quotidien d'Oran
Oumma.com
Eclectik
agora vox
Open democracy
La République des livres
Wonder-bibi's life
 
 
 
[Ajouter un commentaire]

Mots clés  Algérie.. Alliances.. Réformes.. OTAN.. UPM.. Méditerranée.. Bouteflika.. USA.. Russie.. CHine..  
  


Algérie : Une dynamique d’alliances au nom de la souveraineté nationale   
Confluences Méditerranée, Numéro 71, Automne 2009.- Dans ce numéro consacré à la Souveraineté et aux Réformes économiques en Algérie, cet article aborde la question du lien entre souveraineté et alliances diplomatiques en Algérie

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Confluences Méditerranée Numéro 71 Automne 2009
 

Pour nombre d’observateurs de la scène politique algérienne, l’expression « souveraineté du pays » fait partie de ces termes incontournables dont use et abuse la langue de bois officielle. Toujours présente dans le discours étatique, immédiatement convoquée à la moindre crise interne ou régionale, l’obsession de la souveraineté ne peut, malgré tout, être réduite à un simple outil sémantique. Bien au contraire, elle a imprégné la réflexion et l’action de milliers de responsables algériens allant du ministre d’Etat au simple fonctionnaire. A ce sujet, il n’est pas inutile de rappeler que cette volonté farouche d’exprimer en toute occasion la souveraineté de l’Algérie puise ses racines dans la guerre d’Indépendance (1954-1962) où, déjà, le gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) n’avait de cesse de multiplier pareil discours.

 

Au cours des années Boumediene (1965-1978), la politique économique collectiviste ainsi que le socialisme érigé en dogme d’Etat ont eu fortement recours à la revendication souverainiste pour s’imposer. Des terres que l’on nationalisait ? Outre la nécessité de donner « la terre à celui qui la travaille », slogan de l’époque, c’était aussi éviter qu’elle ne puisse tomber en des mains étrangères. Des « sociétés nationales », c’est-à-dire des entreprises publiques, auxquelles l’on accordait des monopoles au détriment du secteur privé « parasite » ? C’était aussi faire en sorte que les richesses demeurent algériennes.

 

 La souveraineté, obstacle à l’ouverture économique

 

On connaît le bilan mitigé de la période collectiviste de l’Algérie et cela même si les errements consuméristes sous la présidence Chadli Bendjedid (1979-1992) et les énormes dégâts sociaux enregistrés durant les années 1990 et 2000, font que nombre d’Algériens éprouvent aujourd’hui une certaine nostalgie par rapport à cette époque. Cette perception explique pourquoi toute politique d’ouverture économique est appréhendée avec circonspection par plusieurs hauts responsables, sans compter la franche hostilité d’une bonne partie de la société civile. Il n’est pas question pour la majorité d’entre eux d’abandonner – ou de sembler abandonner – la moindre part de souveraineté de l’Algérie.

 

Et c’est bien là l’un des paradoxes de la politique économique algérienne de ces dernières années. Officiellement, l’économie dirigée et le collectivisme ont été bannis. Des entreprises publiques ont été ou doivent être privatisées et le capital étranger est officiellement le bienvenu. Mais, dans la réalité, les mentalités n’ont guère évolué et seules quelques personnalités, parmi lesquelles Abdelhamid Temmar, ministre de l’Industrie et de la Promotion des Investissements, osent tenir un discours ouvertement libéral. En 2009, l’Algérie n’a toujours pas fait son entrée à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et il n’existe pas de texte institutionnel national de référence entérinant une adhésion sans équivoque à l’économie de marché. Une telle situation s’explique par nombre de facteurs, parmi lesquels l’inertie notable de la bureaucratie ou la persistance de législations incompatibles avec les exigences de l’OMC, mais, en réalité, si l’Algérie avance aussi lentement dans son processus d’infitah, c’est aussi parce qu’une partie de ses dirigeants sont obsédés par la défense d’une souveraineté qu’ils jugent mise à mal par le marché.

 

Le remboursement anticipé de la dette extérieure de l’Algérie illustre à merveille la prégnance de ce que l’on peut aisément qualifier d’« obsession souverainiste. » Au début des années 2000, profitant de la hausse des prix des hydrocarbures (qui constituent 95 % des recettes extérieures du pays), de hauts fonctionnaires algériens ont convaincu le pouvoir politique de procéder à un remboursement anticipé de la dette extérieure qui est passée de près de 35 milliards de dollars au milieu des années 1990 à moins de 2 milliards de dollars une décennie plus tard. Outre l’habituel argument financier basé sur la perspective de réduire les dépenses en intérêts, ces commis de l’Etat ont su habilement tirer parti du souvenir humiliant de 1994 où l’Algérie, alors en quasi-cessation de paiement, avait été acculée par les membres du Club de Paris, France en tête, à se plier aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI) et à mettre en place un plan d’ajustement structurel (PAS). Dans cette affaire, l’obsession souverainiste du pouvoir politique a convergé avec l’objectif de rentabilité financière mais aussi, semble-t-il, avec la préoccupation de nombre de hauts fonctionnaires de faire en sorte qu’une partie au moins des recettes supplémentaires tirées de la vente des hydrocarbures soit employée à bon escient…

 

La souveraineté algérienne face à la mondialisation

 

Dans le même temps, souveraineté rime, pour nombre de dirigeants algériens, avec visibilité sur le plan international. A peine élu à la présidence de la république algérienne, le 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika a ainsi mis en branle une machine diplomatique destinée, selon ses propres propos, « à redonner à l’Algérie son rang au sein de la communauté internationale ». Cette volonté de redorer le blason terni d’un pays alors exsangue, meurtri par près d’une décennie de violences et toujours en proie à des violences sporadiques a constitué une véritable ligne de conduite au cours des deux premiers mandats du président algérien (1). Le volontarisme et la soif de reconnaissance internationale du locataire du palais d’El-Mouradia, la présidence algérienne, ont soulevé nombre de critiques internes, l’opposition ainsi qu’une partie de la presse indépendante lui reprochant de négliger les affaires nationales au profit d’incessants et coûteux voyages qui l’ont conduit aux quatre coins de la planète.

 

Pour autant, en arrivant à réinsérer l’Algérie, même de manière symbolique, dans certains grands événements internationaux tels que le G8, Abdelaziz Bouteflika peut se targuer d’avoir réussi à redonner une visibilité et un poids diplomatique à un pays qui s’est retrouvé isolé de la communauté internationale en raison de la tragédie qu’il a connue durant les années 1990. De l’aveu même de nombreux hauts responsables algériens, cette démarche visait à rattraper le temps perdu en matière d’adaptation à la nouvelle donne internationale marquée par une montée en puissance de la mondialisation. Alors que les deux voisins marocain et tunisien s’engageaient dans une course de fond pour s’adapter au mieux à la réorganisation du système commercial international – en adhérant notamment à l’OMC –, l’Algérie s’est repliée sur elle-même durant plusieurs années, ses dirigeants ne concédant que du bout des lèvres leur volonté d’arrimer leur pays à la globalisation.

 

L’un des exemples les plus marquants qui illustre cette attitude concerne les négociations pour la conclusion d’un accord d’association avec l’Union européenne (UE). Alors que la Tunisie et le Maroc ont signé avec celle-ci en 1995, les discussions euro-algériennes n’ont abouti quant à elles que le 21 avril 2002 et ce n’est qu’en 2005 que l’accord est entré en vigueur. Certes, ce décalage s’explique par la dégradation continue de la situation sécuritaire en Algérie de 1992 à 1999 et par le fait que le pouvoir algérien avait d’autres urgences à traiter. Mais, comme noté précédemment, cette explication n’est que partielle car, durant longtemps, les dirigeants algériens ont volontairement retardé les négociations avec l’Europe au nom de la souveraineté de leur pays. Bien entendu, cela n’a pas empêché l’Algérie d’adopter plusieurs réformes économiques d’ordre libéral. Abandon de la majorité des monopoles publics, vente ou, plus encore, liquidation de plusieurs centaines d’entreprises étatiques, incitations à l’investissement étranger et appel au secteur privé national pour diminuer la dépendance vis-à-vis des exportations d’hydrocarbures : les lois et circulaires se succèdent les unes aux autres mais il arrive parfois que la dynamique d’ouverture dérape et, à bien chercher, l’on se rend compte alors que la posture souverainiste n’est guère loin.

 

Cela a été le cas avec le véritable psychodrame qu’ont provoqué, au premier semestre 2009, les circulaires du premier ministre Ahmed Ouyahia. A l’origine, ces textes ont imposé aux opérateurs étrangers installés en Algérie une ouverture de leur capital à des investisseurs algériens. Déjà jugées anachroniques par rapport aux règles de base de la mondialisation et de l’attractivité, ces circulaires ont d’autant plus provoqué l’ire des milieux d’affaires étrangers qu’elles étaient rétroactives (une disposition qui, à la fin août 2009, semblait être abandonnée). Outre le bras de fer diplomatique entre l’Algérie et ses principaux partenaires dont la France et l’Union européenne, ces circulaires ont provoqué nombre de commentaires et fait couler beaucoup d’encre. Souvent, elles ont été présentées comme la preuve de l’inclination naturelle du pouvoir algérien à revenir au dirigisme d’antan. Moins prudents, certains observateurs y ont vu la main des barons du régime qui auraient souhaité être associés de gré ou de force, aux bénéfices des compagnies étrangères installées en Algérie.

 

Toutes ces explications sont pertinentes. Avec d’impressionnantes marges bénéficiaires qui dépassent parfois les 60 %, de nombreuses entreprises étrangères doivent désormais compter avec les appétits de toute une classe d’hommes d’affaires algériens à la recherche d’opportunités pour recycler leurs avoirs en dinars et pour se garantir des rentes en tant que partenaires dormants. Mais dans le même temps, le fondement même de ces circulaires relève de la quête permanente d’une souveraineté immaculée. S’estimant trahis par certains investisseurs étrangers, notamment en provenance d’Egypte et du Golfe, les dirigeants algériens n’ont pas résisté à la tentation de protéger de nouveau l’économie ou du moins de réaffirmer à ces investisseurs qu’ils ne pouvaient considérer l’Algérie comme n’importe quel pays émergent.

 

A cet égard, les « circulaires Ouyahia » ne sont que l’expression, à la fois brutale et maladroite, de la résurgence de l’« exceptionnalisme » algérien, qui combine souverainisme et nationalisme. Comme l’explique K. Selim, l’éditorialiste du Quotidien d’Oran, « en moins de cinq ans, les Algériens ont dû s’habituer au fait que plusieurs pans de l’économie soient aux mains d’opérateurs étrangers qui ne font qu’empocher les bénéfices et les transférer dans leurs pays d’origine. C’est pour éviter de se laisser déborder sur le thème du souverainisme ou même du nationalisme, que le pouvoir a concocté ces textes. Et il y a fort à parier que des incidents de la sorte vont se répéter au cours des prochaines années ». En clair, l’Algérie qui ne cesse de clamer sa volonté de profiter de la mondialisation a, en réalité, du mal à abandonner, du moins en apparence et vis-à-vis de son opinion publique, ne serait-ce qu’une part infime de sa souveraineté.

 

Une réticence vis-à-vis des regroupements régionaux

 

L’une des conséquences majeures de l’obsession souverainiste de l’Algérie est sa réticence vis-à-vis de toute forme de regroupement régional qui aurait pour conséquence un abandon, ou, pire encore, un partage d’une partie de sa souveraineté. Se proclamant arabe et musulmane, l’Algérie de Boumediene a par exemple toujours évité avec soin les prurits unionistes de son voisin libyen. Et si le naufrage de l’Union pour le Maghreb arabe (UMA) doit beaucoup à la rivalité algéro-marocaine et au blocage sur le dossier de l’ex-Sahara espagnol, la perspective d’abandonner tout droit de regard sur la circulation des marchandises ou des hommes au sein de l’espace maghrébin empêche les dirigeants algériens de faire preuve d’audace dans la manière dont ils conçoivent les contours du futur Maghreb uni.

 

Cette position attentiste a beaucoup pesé lors des tractations à propos de la création de l’Union pour la Méditerranée (UPM). Cet ensemble voulu par le président français Nicolas Sarkozy n’a longtemps provoqué à Alger que scepticisme ou franche hostilité, une attitude que les incontournables tensions franco-algériennes n’expliquent qu’en partie. Au premier semestre 2008, bien avant le sommet du 13 juillet de la même année où a été officiellement lancée l’UPM, la diplomatie algérienne n’a pas caché ses états d’âme vis-à-vis d’un projet qui était – et qui reste encore – peu défini. Qu’allait être cette Union ? Sur quels abandons de souveraineté allait-elle se baser ? En insistant sur le fait que la démarche était purement économique et qu’elle ne concernerait que des projets où l’adhésion ne serait pas obligatoire, Nicolas Sarkozy a certes vidé de sa substance son projet initial mais il a rassuré ses interlocuteurs algériens qui, depuis, sont les farouches défenseurs d’une Union pour la Méditerranée, qui se cantonnerait à une liste de projets économiques dédiés à la construction d’un espace euro-méditerranéen.

 

Que craignait le gouvernement algérien et, comme lui, ceux du Maroc, de la Tunisie voire même de l’Egypte ? Pour tous, il n’était pas question que l’Union Pour la Méditerranée se dote d’une souveraineté supranationale à l’image de ce qui existe au sein de l’Union Européenne. Pas de délégation de souveraineté pour l’énergie (c’est pourquoi il est vain de comparer l’UPM à la Communauté européenne du charbon et de l’acier), ni pour les transports, ni pour la dépollution de la Méditerranée et encore moins pour l’agriculture. C’est en ce sens que cette Union mal ficelée a pu décevoir nombre de ceux qui désespèrent de voir le régime évoluer. Pour une majorité de démocrates algériens, qu’ils soient membres de l’opposition non islamiste, syndicalistes autonomes ou intellectuels, l’accord d’association signé avec l’UE n’a pas tenu ses promesses et à leurs yeux, l’UPM n’aura aucun impact puisqu’elle exclut toute conditionnalité de type politique. Pour nombre d’entre eux, la situation idéale serait que l’adhésion à l’UPM soit liée à l’obligation de respecter plusieurs engagements (respect des droits de l’homme et des libertés individuelles…) un peu à l’image du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, où l’acquis communautaire tire vers le haut l’ensemble des institutions turques, armée comprise.

 

La France : un référentiel idéal mais trompeur de l’expression de la souveraineté algérienne

 

Mais l’économie n’est pas le seul domaine où l’Algérie exprime de manière plus ou moins régulière sa souveraineté. Les relations diplomatiques avec ses voisins, notamment le Maroc, sont aussi l’occasion de réaffirmer de manière parfois abrupte son caractère « intangible ». C’est ce qui fonde, par exemple, la position algérienne quant au maintien de la fermeture de la frontière avec le Maroc. Lancé en 2007 par le souverain marocain Mohammed VI et relayé depuis par un nombre impressionnant d’intellectuels, de personnalités politiques marocaines de tous bords sans compter les habituels soutiens français au royaume chérifien, l’appel à la réouverture de cette frontière n’a eu pour seule conséquence que le raidissement des autorités algériennes. Outre la volonté de « punir » un voisin qui fut à l’origine de la fermeture unilatérale de cette frontière en 1994 après les attentats de Marrakech (à l’époque les autorités marocaines avaient soupçonné les services secrets algériens d’en avoir été les instigateurs), Alger utilise cette question de la frontière marocaine pour rappeler à Paris qu’il y a des limites à l’influence française en Algérie.

 

Alors même que près de cinquante ans ont passé depuis l’indépendance, l’une des préoccupations majeures de l’Algérie officielle est en effet de signifier à la France qu’elle ne saurait entamer d’un iota sa souveraineté. On connaît les polémiques à répétition sur la question de la repentance à propos de la colonisation ou même sur les accusations émises de part et d’autre de la Méditerranée à propos du rôle de chacun durant la « décennie noire ». Tout cela accrédite l’idée d’un faceà- face permanent entre les deux diplomaties. Cette image est idéale pour les médias à la recherche de clichés et de dossiers récurrents mais, paradoxalement, elle ne résiste pas à un examen attentif des relations entre les deux pays. Certes, il arrive que le ton monte entre les deux capitales. Certes encore, l’amitié franco-marocaine exaspère au plus haut point certains décideurs algériens.

 

Reste que l’idée d’un souverainisme triomphant de l’Algérie vis-à-vis de la France est à relativiser, d’abord parce que l’Algérie demeure un marché largement dominé par les intérêts économiques français (l’Algérie est le premier marché de la France, hors pays de l’OCDE) même si, à la différence de ce qui se passe au Maroc, ces derniers ne contrôlent pas directement les principales entreprises algériennes (ainsi, à la fin du premier semestre 2009, l’Algérie était le seul pays de la planète avec lequel la France enregistrait une hausse de son excédent commercial !), ensuite, parce que les liens tissés des deux côtés de la Méditerranée entre décideurs et cercles d’influences sont tels que l’on imagine mal l’Algérie hermétique à toute influence française. Là aussi l’affaire des fameuses circulaires Ouyahia fait figure d’exemple. Pour une bonne partie de la presse algérienne, ces textes auraient principalement visé les entreprises françaises, ces dernières étant accusées de ne pas redistribuer correctement leurs bénéfices. Et de fait, la fronde contre les circulaires a largement été menée par les représentants français (deux ministres ont fait le déplacement à Alger pour évoquer ce dossier) qui ont finalement obtenu que le principe de rétroactivité, qui pénalisait notamment des entreprises telles que Renault ou la BNP, soit abandonné, un signe de la force de persuasion de la diplomatie française en Algérie.

 

Pour autant, l’idée qu’un jour l’influence française dans ce pays soit supplantée continue à alimenter les débats et les spéculations. L’un des scénarios les plus fréquemment cités est celui d’une alliance entre l’Algérie et les Etats-Unis. Agitée comme un épouvantail, cette perspective est régulièrement évoquée même si elle ne résiste guère à l’examen des faits.

 

L’introuvable alternative américaine

 

Quoiqu’en disent les tenants de la thèse selon laquelle les Etats-Unis n’attendraient qu’une seule occasion pour déloger la France du Maghreb, il faut d’abord rappeler que le centre des préoccupations de la diplomatie étasunienne se situe bien plus à l’est, en Irak mais aussi en Afghanistan. Certes, au milieu des années 1990, l’ambassade des Etats-Unis à Alger a joué un rôle diplomatique certain, amenant les différents cercles du pouvoir à trouver une solution consensuelle qui devait conduire à l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en avril 1999. De plus, un rapprochement réel entre les deux pays a eu lieu après les attentats du 11 septembre 2001.

 

En apportant alors, de sa propre initiative, un appui à la « guerre contre la terreur », en acceptant que des unités navales algériennes participent à des manoeuvres avec les forces de l’Otan et en adoptant un profil plutôt bas lors du déclenchement de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines en mars 2003, le gouvernement algérien a conforté la thèse de l’époque selon laquelle le début des années 2000 sonnerait le glas de l’influence française en Algérie.

 

Les relations entre les deux pays se sont toutefois distendues à partir de la fin 2005 après que l’Algérie eut refusé l’installation dans le Sahara d’une base américaine destinée à lutter contrer les réseaux islamistes armés dont celui d’Al-Qaïda au Maghreb. Longtemps donnée pour certaine, cette installation a été maintes fois démentie par les autorités algériennes au grand dam de Washington qui peine toujours à trouver un site pour l’United States Africa Command (Africom). Mais il ne s’agit pas du seul motif de désamour. De 2003 jusqu’à 2006, l’Algérie a semblé constituer le relais idéal pour l’industrie pétrolière américaine. Pour Washington, il ne s’agissait pas tant d’obtenir des contrats pour les principales majors que de convaincre le gouvernement algérien de mener à bien la réforme de la loi sur les hydrocarbures. Adoptée en 2006, cette dernière a été saluée par les milieux d’affaires occidentaux comme étant l’exemple à suivre pour les autres producteurs de pétrole, notamment les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep).

 

Très libérale, mettant fin au monopole de la Sonatrach sur la production et le transport, cette loi devait même servir d’incitatif pour convaincre des pays tels que le Koweït ou l’Arabie Saoudite d’ouvrir leurs champs aux compagnies étrangères à une époque où le baril faisait route vers les 40 dollars. A ce sujet, il faut rappeler que cette loi a provoqué d’importantes protestations en Algérie, le gouvernement étant accusé de brader une richesse nationale et d’abandonner sa souveraineté. La polémique, l’engagement des syndicalistes de la Sonatrach mais aussi la visite d’Hugo Chavez, le président vénézuélien, à Alger, ont eu finalement raison de cette loi qui a été abrogée en juillet 2006 au grand dam de Washington.

 

Et, plus important encore pour l’administration Bush, c’est la décision algérienne de continuer à s’approvisionner en armement russe qui a signifié que l’heure d’une alliance stratégique américano-algérienne n’avait pas sonné. Ainsi, comme au bon vieux temps de la guerre froide et du mouvement des non-alignés, c’est par une idylle, plutôt mouvementée, avec la Russie de Poutine, que l’Algérie a signifié aux Etats-Unis son refus d’être considérée comme un allié à 100 %, pour ne pas dire comme un nouveau vassal, dans le fumeux projet de Grand Moyen-Orient cher à George W. Bush.

 

Algérie-Russie : une alliance de raison

 

Deux éléments principaux ont caractérisé le rapprochement algéro-russe après plusieurs années de brouille due notamment au retard de l’Algérie dans le remboursement de sa dette militaire à l’égard de l’ex-URSS. En premier lieu, il y a la décision prise par le pouvoir algérien de moderniser l’équipement lourd de son armée, une modernisation dont a largement profité la Russie malgré quelques couacs majeurs. En 2006, le refus algérien de prendre livraison de 35 avions de chasse de type MIG-29 pour cause de non-conformité a été interprété par Moscou comme étant le signe d’un recentrage stratégique de l’Algérie au profit de fournisseurs occidentaux. Trois ans plus tard et après le « rachat » par Moscou des premiers MIG livrés, Alger aurait, selon la presse russe, décidé de passer commande de 14 à 16 avions de type Sukhoi Su-30 et cela après avoir passé une première commande de 2,5 milliards de dollars pour 28 chasseurs de type Sukhoi Su-30MKA, des commandes qui font douter de l’existence d’une volonté politique algérienne de faire appel à des fournisseurs français ou américains. Dans le même temps, Alger envisageait aussi de confier à la Russie la modernisation de ses installations militaires navales alors que, dans un premier temps, plusieurs informations de presse laissaient entrevoir la possibilité d’une percée française sur ce marché.

 

Ce pas de deux avec la Russie peut être interprété de différentes manières. Selon une version très répandue dans les milieux diplomatiques algérois, les autorités algériennes n’auraient jamais eu l’intention de changer de fournisseur militaire mais auraient souhaité signifier à la Russie la fin de pratiques remontant à l’ex-URSS où certains matériels étaient tout de même réceptionnés alors qu’ils étaient loin d’être satisfaisants, en somme, une manifestation souveraine à double détente (l’une visant l’Occident et l’autre les fournisseurs militaires russes) jugée d’autant plus nécessaire que les deux pays ont eu du mal à s’accorder sur une autre question primordiale, celle de la création d’une « Opep » du gaz naturel.

 

Ce projet, véritable serpent de mer qui fait son apparition à chaque congrès gazier ou à chaque crise entre la Russie et ses clients européens, a longtemps été porté par Alger, Moscou et Caracas sans oublier l’Iran et le Qatar. Critiqué par les pays consommateurs, honni par le Congrès américain qui y a vu un clone de l’autre organisation démoniaque (en anglais, l’acronyme Opec est souvent appelé par ses contempteurs “One purely evil cartel”), le projet d’Opep du gaz est désormais remis en cause par une mésentente stratégique entre les deux producteurs Sonatrach et Gazprom. Après avoir annoncé un rapprochement en

grande pompe en 2006, les deux opérateurs ont fait machine arrière sous la pression de leurs pouvoirs politiques soucieux de ne pas s’aliéner des pays consommateurs déjà accablés par la flambée des cours du pétrole.

 

Mais rien ne dit que cette alliance ne reverra pas le jour au cours des prochaines années. Après plusieurs années de flottement, la Russie du duo Poutine-Medvedev a su renouer ses contacts à plus haut niveau au sein des décideurs algériens, commandement militaire compris, alors que l’on présentait ce dernier comme de plus en plus enclin à faire définitivement basculer l’Algérie dans le camp de l’Otan.

 

Influence de l’Orient, installation chinoise

 

Mais si la Russie, et à un degré moindre les Etats-Unis, a fourni à l’Algérie l’occasion de nouer des alliances tactiques, ne serait-ce que pour tenter de diminuer le poids de l’influence française, il en est une qui, outre ses composantes politique et économique, risque d’avoir des effets sociétaux et culturels à long terme. Il s’agit du rapprochement, voulu dès sa première élection par le président Abdelaziz Bouteflika, avec les pays arabes en général et ceux du Golfe en particulier. Qu’il s’agisse du secteur des télécoms, des transports ou de celui de l’immobilier et de l’aménagement urbain, les opérateurs de cette région du monde se sont vu dérouler le tapis rouge par les autorités algériennes. La crise de 2008 et l’explosion de la bulle immobilière ont toutefois forcé plusieurs de ces groupes à abandonner un marché algérien où, en réalité ils n’avaient guère investi, se contentant de transformer l’épargne et les liquidités locales en crédits. Après avoir longuement applaudi à la présence de ces entreprises issues de « pays frères », les autorités algériennes ont quelque peu durci leur discours, notamment

le Président Bouteflika et le Premier ministre Ahmed Ouyahia qui n’ont pas hésité à faire état de leur déception sinon de leur colère.

 

Mais ce recentrage, même éphémère, à destination de l’Egypte et surtout du Golfe laissera immanquablement des traces au sein de la société algérienne. Déjà soumises à l’influence des chaînes d’information satellitaires (Al-Jazira et Al-Arabiya), sans oublier les chaînes généralistes et de divertissement, notamment celles du groupe Rotana, les jeunes générations algériennes, à l’image de leurs homologues du Maroc et de Tunisie, évoluent dans un champ médiatique où les références étrangères ne proviennent plus uniquement du Nord occidental.

Cette influence a des conséquences incontestables puisque le Golfe impose peu à peu ses modes de consommation et même ses références artistiques et culturelles sans compter sa lecture rigoriste de l’islam.

 

Enfin, la décision, elle aussi politique, de faire appel à des groupes chinois pour prendre en charge certains grands travaux d’infrastructures (logements, autoroute et barrages hydrauliques) a elle aussi des conséquences sociales notables. La présence chinoise très compétitive a obligé les grands groupes occidentaux de BTP à revoir à la baisse leurs prétentions et la présence de milliers de travailleurs chinois, dont certains ont décidé de s’installer de manière définitive sur le sol algérien (en ayant recours si besoin à une conversion à l’islam), perturbe l’échiquier social et ethnique d’un pays jusque-là uniformément dominé par les populations berbéro-arabes. Il est peut-être encore trop tôt pour en tirer des conclusions, mais la présence de communautés chinoises, de plus en plus intégrées dans les circuits économiques informels, est déjà une mutation que les autorités algériennes n’ont certainement pas dû prévoir. ■

 

Par Akram Belkaid, Journaliste et conseiller éditorial de l’Institut de prospective économique du Monde méditerranéen (Ipemed).

 

 

Notes

1. Voir Belkaïd, « La diplomatie algérienne à la recherche de son âge d’or »,

Politique Etrangère (IFRI), Eté 2009.

 
[Ajouter un commentaire]
Mentions legales