La Tribune, 30 ao�t 2007
Les entreprises am�ricaines qui emploient des clandestins seront passibles de lourdes peines p�nales et de fortes amendes � compter de ce samedi. Il existait d�j� une loi criminalisant le recours � des �trangers non titulaires du permis de r�sidence - la fameuse green card - mais, jusqu'� pr�sent, elle accordait aux employeurs un tr�s large b�n�fice du doute.
� Le plus souvent, pour �tre recrut� aux �tats-Unis, il suffit de pr�senter un num�ro de s�curit� sociale �, explique Douglas G. Rivlin, directeur de la communication aupr�s du National Immigration Forum, une organisation qui f�d�re plusieurs associations impliqu�es dans la d�fense des droits des immigrants.
� Du coup, ajoute-t-il, il suffit au clandestin de se procurer un vrai num�ro pour pouvoir travailler. Souvent, il s'agit de celui d'un parent ayant un permis de r�sidence ou celui d'une personne d�c�d�e ou qui habite un autre �tat. Personne n'ignore cela dans ce pays. �
En cas de contr�le des services d'immigration, l'employeur, rarement dupe, pouvait ainsi clamer sa bonne foi et d�noncer la gabegie d'une administration f�d�rale incapable, � ce jour encore, de centraliser la d�livrance des num�ros de s�curit� sociale. Les choses vont d�sormais changer. Au grand dam du patronat am�ricain, le d�partement de la S�curit� int�rieure (Department of Homeland Security, DHS) a en effet d�cid� que les entreprises am�ricaines devront v�rifier la validit� du num�ro de s�curit� sociale de tous leurs employ�s.
� Il y a pr�s de 145 millions de salari�s aux �tats-Unis. V�rifier si tous ont le droit de travailler est une perte de temps et d'argent �, explique-t-on � la chambre de commerce am�ricaine, o� l'on d�nonce une � criminalisation � de l'entreprise. Le son de cloche est identique du c�t� de l'Association des restaurateurs am�ricains, o� l'on d�nonce aussi les imperfections du syst�me informatique cens� permettre ces v�rifications et que de nombreux articles dans la presse am�ricaine qualifient d�j� � d'usine � gaz �.
Des r�formes bloqu�es au Congr�s
� Le DHS n'a-t-il que cela � faire ? �, s'indigne Dean Rudner, patron d'une petite soci�t� de location de limousines dans le Maryland et lui-m�me originaire du Costa Rica. � Que des clandestins qui travaillent avec de vrais-faux num�ros de s�curit� sociale, personne ne le nie mais ce n'est pas en enquiquinant de la sorte les employeurs que l'on va d�busquer des terroristes. �
Comme Dean Rudner, de nombreux patrons estiment qu'ils font les frais du blocage institutionnel que conna�t le dossier de l'immigration depuis plusieurs ann�es. Malgr� plusieurs tentatives depuis sa r��lection en novembre 2004, le pr�sident George W. Bush a �chou� dans sa promesse de r�former les lois qui r�gissent l'entr�e et le s�jour des �trangers aux �tats-Unis. Tous les textes concoct�s au Congr�s avec le soutien de son administration ont �t� rejet�s, la derni�re tentative en date ayant eu lieu en juillet dernier.
� L'immigration est l'un des �checs majeurs de George W. Bush en mati�re de politique int�rieure mais, � sa d�charge, il faut reconna�tre que c'est un dossier qui brouille les fronti�res politiques et id�ologiques aux �tats-Unis. R�publicains et d�mocrates sont divis�s et les surench�res populistes emp�chent tout d�bat serein �, d�plore Thomas Mann, sp�cialiste de politique int�rieure � la Brookings Institution.
Ce th�me tient d�j� une large place dans les discours de campagne pour l'�lection pr�sidentielle de novembre 2008. � entendre les discours des principaux candidats, deux questions majeures affleurent. La premi�re, tr�s pol�mique, concerne la mani�re dont il faut traiter les clandestins qui vivent d�j� aux �tats-Unis
Les patrons r�serv�s vis-�-vis de l'immigration choisie
La seconde fait �cho � un d�bat qui existe d�j� en France et en Europe et qui a trait � la mise en place d'une immigration choisie. Mais, si l'id�e de s�lectionner les migrants est bien accueillie par la population (les deux tiers des Am�ricains y seraient favorables), c'est loin d'�tre le cas pour les milieux d'affaires qui ne veulent absolument pas en entendre parler.
� La mise en place d'un syst�me � points pour s�lectionner les travailleurs �trangers serait une aberration dans le contexte de concurrence impos� par la mondialisation. �, estime Compete America, l'organisation regroupant les grands noms de l'informatique am�ricaine, que dirige Robert Hoffman, vice-pr�sident d'Oracle. Dans sa grande majorit�, la Silicon Valley ne veut donc pas abandonner � l'administration f�d�rale le droit de s�lectionner les travailleurs �trangers.
� Nous avons besoin de talents mais nous avons besoin aussi d'�tre tr�s r�actifs �, indique-t-on aupr�s de Compete America. � Si une entreprise a un besoin urgent d'un ing�nieur, elle ne doit pas attendre que l'�tat aille le lui trouver. L'administration est un tr�s mauvais chasseur de t�tes. �
De son c�t�, l'Association des �diteurs de logiciels insiste sur le fait que l'administration est certes capable de s�lectionner des migrants qualifi�s mais que rien n'indique qu'ils r�pondront aux besoins d'un march� sans cesse mouvant. Et de citer le cas du Canada, o� nombre de dipl�m�s de haut rang en provenance de plusieurs pays sont oblig�s de conduire des taxis pour survivre.
L'immigration choisie ne fait pas non plus l'unanimit� chez les employeurs de main-d'�uvre peu qualifi�e. � Un syst�me de s�lection des migrants va n�cessairement privil�gier des profils tr�s qualifi�s, or ce n'est pas de cela qu'auront besoin demain les �tats-Unis �, avertit John Gay, vice-pr�sident de l'Association am�ricaine des restaurants. Et de citer, chiffres � l'appui, un r�cent rapport du S�nat am�ricain selon lequel, sur les dix m�tiers les plus demand�s dans les ann�es � venir, huit ne n�cessiteront pas un niveau scolaire sup�rieur au brevet.
� Les �tats-Unis ont aussi besoin de main-d'�uvre peu ou pas qualifi�e pour faire fonctionner l'�conomie. La s�lection est une fausse bonne id�e. Immigration ne rime pas forc�ment avec hauts dipl�m�s �, plaide-t-il.
Les tergiversations des candidats � la pr�sidentielle de 2008
Le th�me de l'immigration choisie met mal � l'aise les principaux candidats � la pr�sidentielle. Press�s par les milieux d'affaires de s'y opposer, les r�publicains Mitt Romney et Rudy Giuliani peinent � pr�ciser leur pens�e sur ce sujet. L'un et l'autre pr�f�rent s'en prendre de mani�re syst�matique � l'immigration clandestine et leur virulence est telle que le Wall Street Journal s'est demand� r�cemment s'ils �taient candidats � la pr�sidence ou s'ils visaient simplement le poste de Lou Dobbs, un pr�sentateur de CNN dont la rh�torique anti-immigration frise l'obsession raciste.
De leur c�t�, Barack Obama et Hillary Clinton se sont prononc�s en faveur d'une immigration choisie mais en veillant � garder ouvertes d'autres options telles que le regroupement familial. Les deux candidats d�mocrates sont en effet conscients que la gauche am�ricaine reste tr�s attach�e, � l'image du s�nateur Edward Kennedy, � la philosophie qui fa�onne la politique migratoire des �tats-Unis depuis le d�but des ann�es 1960.
� L'immigration choisie risque de d�truire le principe d'unification des familles qui est � la base de notre politique migratoire �, a d'ailleurs pr�venu Nancy Pelosi, la pr�sidente d�mocrate de la Chambre des repr�sentants.
Pragmatiques et conscients du caract�re d�licat de ce d�bat, plusieurs hommes politiques pr�conisent, comme mesure urgente, une augmentation des visas pour travailleurs temporaires en attendant qu'un consensus puisse �merger � propos de l'immigration choisie ou du traitement des clandestins. Mais, pour de nombreux experts, le temps des tergiversations est pass�.
� J'esp�re qu'une loi sur l'immigration sera vot�e lors de la prochaine l�gislature, conclut Douglas G. Rivlin. Il y va de l'avenir de ce pays qui s'est construit gr�ce � l'immigration. Nous sommes tous des petits-fils d'immigrants et l'oublier serait condamner l'Am�rique au d�clin. �
Akram Belka�d, envoy� sp�cial � Washington