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Mots cl�s  mondialisation.. Heisbourg..  
  


Interview de Fran�ois Heisbourg : � La mondialisation, c'est la dictature du consommateur �   
La Tribune, 26 f�vrier 2007 (entretien) - Fran�ois Heisbourg pr�side l'International Institute for Strategic Studies de Londres et conseille la Fondation pour la recherche strat�gique � Paris. Il vient de publier � l'�paisseur du monde �. Pour cet expert, le monde n'a jamais �t� aussi dangereux. Mais dans un � monde sans ma�tre �, la mondialisation de l'�conomie n'est pas seule en cause.

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La Tribune, 26 f�vrier 2007
 
La Tribune.- La situation internationale semble avoir tr�s peu d'impact sur notre �conomie mondialis�e. Pendant la guerre, les affaires continuent ?

Fran�ois Heisbourg.- C'est un fait, les march�s financiers sont euphoriques et, en m�me temps, le monde a rarement �t� aussi dangereux. Ce d�calage ph�nom�nal entre des situations macro�conomique et boursi�re flamboyantes et un environnement strat�gique des plus inqui�tants depuis la fin de la guerre froide est unique et presque sans pr�c�dent. Il faudrait remonter � avant la Premi�re Guerre mondiale pour retrouver ce type de contraste.

En quoi le monde est-il est plus dangereux qu'hier ?

Le monde a toujours connu des tensions g�opolitiques, mais les troubles que vit aujourd'hui la plan�te ont quelque chose d'in�dit. La situation s'est fortement d�grad�e au Proche- et au Moyen-Orient : c'est vrai du conflit isra�lo-palestinien, de la guerre en Irak, en Afghanistan et au Liban. Le fait nouveau, c'est que ces diff�rents conflits sont tr�s fortement corr�l�s entre eux. Du temps de la guerre froide, les conflits du Moyen-Orient avaient tendance � �tre relativement compartiment�s : ce qui se passait sur le th��tre isra�lo-arabe �tait dissoci� de ce qui se passait entre l'Irak et l'Iran, par exemple. Ce n'est plus le cas aujourd'hui en raison du vide strat�gique cr�� par l'effondrement du r�gime de Saddam Hussein qui a confort� l'Iran en tant que puissance r�gionale.

Comment expliquez-vous cette d�connexion apparente entre �conomie et situation g�opolitque ?

Je ne me sens pas oblig� de trouver une explication, je constate simplement un fait. La croissance mondiale que nous connaissons aujourd'hui r�sulte de ce que j'appelle � la mondialisation de la mondialisation �, c'est-�-dire que la mondialisation est devenue r�ellement globale avec la disparition de l'empire sovi�tique et la r�unification du monde. Entre 1917 et 1991, une partie substantielle du globe tentait d'�chapper aux r�gles de l'internationalisation des �changes. Cela a cess� avec la fin de l'utopie sovi�tique et la d�cision de la Chine de sortir de son enfermement. Donc l'aliment de la croissance que nous connaissons est la mondialisation qui, elle-m�me, a �t� nourrie par la r�volution des technologies de l'information et des transports.

Apparemment les d�sordres plan�taires se sont aussi globalis�s�
 
La nouvelle instabilit� strat�gique trouve effectivement ses causes profondes dans le m�me terreau, mais avec une mat�rialisation beaucoup plus r�cente. Pendant la guerre froide, les �tats-Unis, dans le cadre de leur rivalit� bipolaire avec l'Union sovi�tique, structuraient le syst�me international. Ils savaient agr�ger et entretenir des r�seaux d'alliances permanentes, non seulement � travers la contrainte, en fait peu utilis�e, mais surtout � travers l'adh�sion d'autres pays notamment europ�ens. Avec la fin de l'URSS, les causes objectives de cette structuration du monde par les �tats-Unis ont disparu. L'invasion de l'Irak a encore chang� la donne en acc�l�rant une �volution qui �tait en train de se dessiner avant m�me le 11 septembre?: � savoir le fait que les �tats-Unis ne pourraient plus structurer le syst�me international, ni seuls, ni m�me dans un cadre � occidental �. Sur le Darfour, l'Occident ne peut rien faire sans l'aval de la Chine ou de l'Inde. De m�me, l'Occident a besoin du soutien des Bric (Br�sil, Russie, Inde et Chine) s'il veut imposer des sanctions efficaces � l'Iran.

C'est cela qui vous fait dire que le si�cle qui vient de commencer ne sera pas am�ricain?
Ce si�cle ne sera pas am�ricain non pas parce que les �tats-Unis auraient d�clin� mais parce qu'ils ne peuvent plus g�rer � eux seuls les affaires du monde. L'Am�rique ne d�cline pas au plan �conomique pas plus qu'elle ne d�cline au plan technologique ou d�mographique. Nous sommes en train d'assister � un vrai transfert de pouvoir qui, toutefois, ne se traduit pas par un passage de relais d'une puissance h�g�monique vers un successeur h�g�monique. Le monde va plut�t vers une situation o� rien ne peut se passer sans qu'il y ait une forme d'accord global. C'est ce que j'appelle l'� �paisseur du monde �.

Le bourbier irakien accr�dite pourtant la th�se d'un d�clin militaire des �tats-Unis�

La puissance militaire brute a toujours eu des limites, ce n'est pas nouveau. Mais, dor�navant, il y a une nouvelle limite qui, elle, est le fruit de la mondialisation, notamment en mati�re de technologie. C'est le � pouvoir �galisateur de la technologie �, comme on disait nagu�re le � pouvoir �galisateur de l'atome �. Il y a un si�cle, on �tait en pleine asym�trie?: les Zoulous avaient des lances et des boucliers en peau de b�uf et les Britanniques avaient des mitrailleuses. Aujourd'hui, le d�calage technologique entre ceux qui savaient fabriquer des aciers sp�ciaux et ceux qui ne savaient pas le faire est en train de dispara�tre. On l'a vu durant la guerre de juillet dernier entre Tsahal et le Hezbollah, on le voit aussi avec la course technologique entre les insurg�s en Irak et les Am�ricains. Lorsque les Am�ricains accusent les Iraniens d'aider l'insurrection en Irak en transf�rant des technologies de charges explosives de derni�re g�n�ration, on est en plein dans ce �pouvoir �galisateur de la technologie �.

Dans votre essai, vous �voquez un monde � sans ma�tre ��

Absolument. On pourrait se dire que les Asiatiques vont avoir leur tour apr�s les Occidentaux. Ce n'est pas ainsi que cela va se passer car le monde a aussi chang� pour les Asiatiques. M�me si dans trente ans la Chine p�se deux fois plus lourd que les �tats-Unis, qu'elle a une puissance militaire sup�rieure et que tous les �coliers du monde se mettent au chinois, il y a tr�s peu de chances pour que ce monde-l� soit domin� par une h�g�monie � l'ancienne. Tout simplement parce que les solidarit�s transfronti�res, que ce soient les solidarit�s �conomiques, les solidarit�s technologiques ou les solidarit�s id�ologiques ou religieuses, s'opposent d�sormais � la pr��minence de l'�tat souverain.

La mondialisation, c'est la fin des fronti�res?
Ce n'est pas nouveau. Jusqu'au XVe si�cle, les solidarit�s religieuses, mercantiles et dynastiques l'emportaient de tr�s loin sur le r�le des �tats. Les marchands, pour employer un terme g�n�rique, ont toujours agi dans une logique transfronti�re. Par d�finition, avant l'existence des fronti�res, mais m�me � l'�poque o� les fronti�res ont commenc� � prendre un sens politique. Comparons la mondialisation actuelle et l'internationalisation d'avant 1914. Les fronti�res jouaient moins qu'aujourd'hui : la plan�te �tait incroyablement ouverte, on pouvait voyager sans passeport et les visas n'existaient pas. Les investissements �trangers, rapport�s au PIB, atteignaient des niveaux que l'on n'a pas retrouv�s jusqu'aux ann�es 80. Le poids du commerce ext�rieur dans le commerce des pays industrialis�s atteignait une part qui n'a �t� retrouv�e que dans les ann�es 1970. Bref, la situation n'�tait pas si �loign�e de l'actuelle mondialisation�

La mondialisation actuelle n'est donc que le prolongement de l'internationalisation d'avant 1914 ?

Il y a une grosse diff�rence. Les activit�s �conomiques de l'�poque �taient tr�s largement tir�es par les besoins de la production et non pas de la consommation. Aujourd'hui, dans la mondialisation actuelle, le gros de l'internationalisation - � l'exception du secteur p�trolier qui demeure dans le contexte classique des industries de souverainet� - passe par les besoins de la consommation. La Chine produit 24 % des textiles vendus dans le monde aujourd'hui. Pourquoi ces textiles sont-ils produits ? Pour nourrir les besoins des consommateurs, chinois bien s�r, mais surtout �trangers. Une soci�t� comme Wal-Mart, la premi�re du monde en capitalisation boursi�re non p�troli�re, est une entreprise qui est tr�s directement li�e � l'internationalisation des �changes, notamment � la Chine. Wal-Mart est donc, comme d'autres soci�t�s, tr�s fortement d�pendante des opinions exprim�es journellement par les consommateurs sous forme d'achats ou de non-achats. Avec la mondialisation des �changes, on est dans une logique totalement non �tatique. C'est ce que j'appelle la dictature du consommateur.

Vous insistez sur le r�le du consommateur quand d'autres se focalisent sur la financiarisation�

La financiarisation de l'�conomie n'est qu'un lubrifiant. Elle n'explique pas � elle seule la mondialisation. C'est un "enabler", pour parler am�ricain. L'argent n'est qu'un vecteur� comme il l'a �t� au XIXe si�cle. Il n'y a pas de complot occulte qui favoriserait la sph�re financi�re et c'est bien pour cela que je lance cette mise en garde?: il y a des implications politiques tr�s graves � vouloir mettre la financiarisation de l'�conomie au centre du d�bat. La financiarisation n'est pas la cl� de la mondialisation. Le sort de la mondialisation est d'abord entre les mains des consommateurs. Si la Chine pose un probl�me �conomique et social � la France aujourd'hui, c'est parce que les Fran�ais ont un immense app�tit de consommation de biens produits en Chine.

Mais la mondialisation peut �tre enray�e par des r�actions id�ologiques ou totalitaires�

Absolument. Les consid�rations politiques, religieuses ou id�ologiques, les mobilisations pour de grandes causes, bonnes ou mauvaises, peuvent peser sur la mondialisation. La capacit� existe aujourd'hui pour un individu d'exercer un pouvoir extraordinaire � la fois parce qu'il est consommateur et parce qu'il a acc�s � de nouveaux moyens - notamment l'Internet - qui permettent la mobilisation. On l'a vu avec l'�mergence du mouvement altermondialiste et des associations de consommateurs. Mais reste � savoir comment vont s'exprimer et s'organiser ces forces qui r�sistent � la mondialisation car elles ne sont pas structur�es par une id�ologie commune. Si cela se traduit par des formes de solidarit� transfronti�re et une � sociale-d�mocratisation?� de la mondialisation, � mon avis, ce ne serait pas forc�ment une mauvaise chose. Mais si cela d�bouche sur un repli nationaliste et sectaire, l� cela devient absolument dramatique. La tendance � croire que l'on pourrait se mettre en cong� de la mondialisation est dangereuse. Dire, le lib�ralisme, la financiarisation, voil� l'ennemi, c'est singer les ann�es 30 et la d�nonciation du � capital apatride et cosmopolite �. Que l'on d�nonce les r�mun�rations excessives, aberrantes, des bonzes de la mondialisation, c'est compr�hensible. Mais dire : � la haute finance, voil� l'ennemi �, cela sent mauvais.

La � sociale-d�mocratisation � de la mondialisation, n'est-ce pas une utopie ?

Elle existe d�j� avec la sociale-d�mocratie scandinave qui s'est pos� la question suivante : qu'est-ce qu'on peut faire pour �viter que la classe ouvri�re ne soit la victime de la mondialisation, pendant que d'autres se remplissent les poches avec des bonus imm�rit�s ? La Finlande par exemple a r�serv� une part substantielle de son PIB pour am�liorer la recherche, le syst�me d'�ducation ou encore renforcer les syst�mes de reconversion professionnelle.

Il faut donc que l'�tat reprenne un peu de pouvoir ?

Mais bien s�r! La Finlande, ce n'est pas seulement l'investissement dans les nouvelles technologies publiques et priv�es, c'est aussi l'investissement ph�nom�nal dans l'�ducation qui est la cl� de tout. Un enseignant en Finlande, c'est quelqu'un qui a �t� soigneusement s�lectionn�, qui est bien pay� et qui b�n�ficie de la consid�ration de la soci�t�. En Europe, on se demande souvent si la gauche a un avenir. Je pense qu'elle en a un � d�fendre les int�r�ts des laiss�s-pour-compte de la mondialisation. C'est une obligation. Parce que sinon l'alternative sera le repli nationaliste et on sent bien que cette tendance existe en France, y compris dans le discours des principaux candidats � la pr�sidentielle.
 
Propos recueillis par Akram Belka�d et Jean-Christophe F�raud
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