Le Quotidien d'Oran, 22 mai 2008
En France, il n�est pas besoin de longues d�monstrations pour affirmer que beaucoup de choses restent � dire et � �crire � propos de la Guerre d�Alg�rie. Pourtant, au cours de ces derni�res ann�es, la parole s�est un peu plus lib�r�e, pour le bien comme pour le pire. Des t�moignages remontent � la surface et des r�cits am�nent leurs lots de r�v�lations ou de confirmations. Par exemple, plus personne n�ose contester l�emploi massif de la torture par l�arm�e fran�aise pour casser le mouvement nationaliste. Cela �tant, des personnages r�pugnants comme le g�n�ral Aussares ont beau occuper le devant de la sc�ne, ils ne disent ou n�avouent rien de ce que les Alg�riens savaient d�j�.
Mais il arrive parfois, au d�tour d�une rencontre, que l�on d�couvre une nouvelle page, fut-elle anecdotique, de cette histoire franco-alg�rienne et cela gr�ce au travail d�un artiste. Il y a quelques jours, je me suis ainsi retrouv� dans un th��tre du vingti�me arrondissement de Paris o� �tait donn�e une repr�sentation d�une pi�ce intitul�e � La nuit des feux � (*). Rassurez-vous, n��tant pas critique de m�tier et n�ayant pas vocation � le devenir, je ne vais pas vous infliger l�une de ces notes fastidieuses o�, sous pr�texte de juger une pi�ce, le journaliste impose sa propre grille de jugement esth�tique.
Je me contenterai donc de vous dire que tout dans le spectacle m�a boulevers�, mise en sc�ne comprise. Et l�essentiel que je tiens � vous faire partager est que cette pi�ce a pour fil conducteur le destin d�un homme qui a pay� de sa vie le fait d�avoir d�sob�i. Il s�agit d�Henri Nanot, po�te paysan limousin qui fut, � l��ge de 17 ans, membre de la r�sistance et du maquis de sa r�gion. Plus tard, quand vint l�heure des guerres coloniales, l�homme fid�le � ses engagements a refus� d�aller se battre en Indochine ou en Alg�rie. Emprisonn� pour un pr�texte fallacieux, pers�cut�, puis intern� en h�pital psychiatrique, il est mort dans des conditions myst�rieuses en 1962 sans avoir jamais reni� ses engagements.
D�Henri Nanot, voici ce que dit l�auteur de la pi�ce, Eug�ne Durif : cette histoire, est � celle d�un homme r�volt� par les guerres coloniales, parti en r�bellion contre la guerre d�Alg�rie comme il avait pu entrer en r�sistance dans les ann�es 40. Un homme � rebours de son �poque, et � travers cette fiction, je me suis pos� la question : qu�est-ce que l�esprit de r�sistance quand celui qui s�oppose � la loi est consid�r� comme un marginal (voire un �terroriste�) ? Qu�est-ce qui s�pare la R�sistance de la R�volte ? �. Vastes questions qui nous interpellent aujourd�hui encore et sous nombre de latitudes...
Ce qui est saisissant dans la personne d�Henri Nanot, c�est que son existence rappelait � certains vivants leurs l�chet�s pass�es. Ne s��tait-il pas engag� dans la r�sistance alors que des foules enti�res, classe politique et gauche comprises, faisaient all�geance au Mar�chal ? Il est vrai que ceux qui ont souill� leur propre honneur ne pardonnent jamais � ceux qui repr�sentent leur mauvaise conscience. Et contrairement � d�autres r�sistants qui se fourvoy�rent par la suite dans la guerre sale contre les nationalistes alg�riens, le paysan-po�te a su rester dans la voie de rectitude.
A-t-on jamais parl� d�Henri Nanot en Alg�rie ? Et d�ailleurs, combien ont-ils �t� comme lui qui, aux noms de leurs convictions et de leurs id�aux, ont refus� d�aller se battre de l�autre c�t� de la M�diterran�e ? En Alg�rie, nous savons qu�il y a eu des d�serteurs de l�arm�e fran�aise qui ont rejoint le FLN. Nous savons qu�il y a eu des r�seaux de soutien en France, les fameux � porteurs de valises � mais combien d�entre nous savent que des hommes et des femmes se sont allong�s sur les voies ferr�es pour emp�cher les trains transportant les conscrits de partir ?
Que savons-nous de ceux qui, sans aucun engagement politique, refusaient tout simplement d�aller � la guerre ? Car elle avait beau ne pas �tre officiellement nomm�e ainsi, tout le monde en France savait qu�il s�agissait d�une guerre et qu�elle �tait particuli�rement sanglante.
Voir cette pi�ce, d�couvrir ce que fut l�engagement d�Henri Nanot m�a procur� aussi un apaisement. Depuis plusieurs ann�es, et les attentats du 11 septembre 2001 ont aggrav� le ph�nom�ne, on sent bien qu�il y a une volont� manifeste de r��crire l�histoire, la tentation �tant grande de r�examiner la Guerre d�Alg�rie � l�aune des drames actuels. Il y a quelques semaines, j�ai regard� un t�l�film consacr� � la vie du g�n�ral De Gaulle. Ce fut un excellent moment car la qualit� �tait vraiment au rendez-vous. Seule ombre au tableau, la sc�ne qui illustrait le 1er Novembre 1954 �tait celle de l�attaque du bus o� se trouvait le couple Monnerot, premi�res victimes civiles europ�ennes du FLN. On sait que la mort de l�instituteur Guy Monnerot a longtemps �t� utilis�e, elle l�est encore, pour disqualifier le FLN.
Mais ce n�est pas cela qui me pose probl�me car je ne vois pas pourquoi il faudrait �luder cet �pisode. En v�rit�, le vrai souci r�side dans la mani�re dont ont �t� repr�sent�s dans le film les maquisards alg�riens : tous, et surtout leur chef, avaient une t�te contemporaine de talibans ! D�ailleurs, soyez attentifs aux films r�cents qui parlent de la Guerre d�Alg�rie. Le plus souvent tourn�s au Maroc-avec des figurants qui parlent le marocain ce qui n�est pas toujours d�un bon effet pour la cr�dibilit� du r�cit -, tous ou presque ont tendance � donner le look Al-Qaeda aux moudjahidine alg�riens. Et je ne sais vraiment pas s�il s�agit d�une simple b�tise ou de quelque chose de bien plus pernicieux.
Ce que je sais par contre, c�est qu�il y a un � air du temps � qui veut faire entrer dans la t�te des gens que, finalement, les Alg�riens ne voulaient pas l�ind�pendance et que le FLN la leur a impos�e par la terreur. D�autres vont encore plus loin puisqu�ils cherchent � prouver que les nationalistes alg�riens n�ont �t� qu�une version nord-africaine du fascisme voire du nazisme. Mais d�sormais, quand s�viront ces d�lires r�visionnistes, j�aurai un autre moyen d�y �chapper. Il me suffira de relire � les feux de la nuit � en pensant � la po�sie d�un po�te limousin nomm� Henri Nanot.
akram belka�d
(*) La Nuit des feux d�Eug�ne Durif au th��tre de la Colline, mise en sc�ne de Karelle Prugnaud. Le texte de la pi�ce est publi� chez Actes Sud.