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Mots cl�s  Benjamin Stora.. Guerre d'Alg�rie.. Les Ann�es alg�riennes.. MNA.. harkis.. messalistes....  
  


Benjamin Stora : Il y a un inconscient fran�ais qui r�ve de revanche   
Le Quotidien d'Alg�rie, mardi 17 d�cembre 1991 (entretien).- Interview de l'historien Benjamin Stora apr�s la diffusion de son film-documentaire "Les Ann�es alg�riennes".

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Le Quotidien d'Alg�rie, mardi 17 d�cembre 1991
 

Les entretiens du Quotidien d�Alg�rie :

 

Comment parler de l�histoire de la Guerre d�ind�pendance ? De quelle mani�re faut-il aborder le r�cit ou la cr�ation li�s � ce th�me ? Voil� un probl�me qui se pose jour apr�s jour et qui, malgr� l�ouverture du pays ne trouve pas encore de r�ponse. Faut-il opter pour l�histoire � militante � ou alors envisager une autre forme de discours ? Il y a pr�s de deux mois � Les Ann�es alg�riennes �, documentaire en quatre parties de l�historien fran�ais Benjamin Stora d�clenchait une v�ritable avalanche de r�actions aussi passionn�es que diverses. Avec en toile de fond l�analyse de ce film, nous avons d�sir� avoir un avis autoris� sur la, ou les possibilit�s d�appr�hender avec le recul n�cessaire, l�histoire de la guerre d�Alg�rie.

 

Le Quotidien d�Alg�rie.- Que pensez-vous des r�actions de la presse alg�rienne apr�s la diffusion de votre film ?

 

Benjamin Stora.- Hormis un ou deux articles qui ont �t� tr�s durs et qui m�ont beaucoup choqu� je dois avouer que j�ai �t� agr�ablement surpris. Il en est un par exemple o� l�on compare de mani�re audacieuse les � Ann�es alg�riennes � � ce que faisait Albert Camus. Je n�y avais pas vraiment pens� en travaillant sur ce film. D�ailleurs il est toujours tr�s int�ressant de voir comment les gens r�agissent et jugent une �uvre. On y trouvera toujours des choses pertinentes.

 

Au point de vue technique et avant d�aborder le contenu, on se rend compte tr�s vite que ce film n�est pas un documentaire classique.

 

Effectivement car le but essentiel �tait de faire un film � hauteur d�homme. Un film qui casse toutes les langues de bois et qui soit une collection de r�cits de vie. J�ai voulu donner une vision stendhalienne de cette guerre en y pr�sentant une multitude de d�tails mais surtout aussi restituer un v�cu. En un mot, une histoire vue du bas et non pas, comme c�est toujours le cas � partir du haut.

 

Au vu des critiques il semble que cette d�marche n�ait pas �t� bien comprise.

 

C�est vrai qu�il y a eu beaucoup de r�actions n�gatives y compris en France sur la mani�re dont a �t� con�u le film. Au d�part je ne voulais pas entrer dans cette argumentation qui dit que la guerre d�Alg�rie est une chose sacr�e et que son histoire est celle des grands noms et des grands moments. Celle de De Gaulle et d�Abbane Ramdane. Il fallait repartir par le bas car l�histoire de cette guerre c�est aussi la production de m�moires entrecrois�es qui s�affrontent. C�est celle des d�tails qui sont bien plus r�v�lateurs que les discours id�ologiques et th�oriques que l�on pose d�entr�e de jeu et que l�on cherche � d�montrer par la suite. Il �tait de m�me tr�s important de montrer que cette histoire est aussi celle des virtualit�s et des possibilit�s. L�Alg�rie pour moi est un pays qui n�cessairement devait �tre ind�pendant. C�est une �vidence mais en m�me temps dire cela ne suffit pas car il ne faut pas �luder le fait qu�on a failli ou qu�on aurait pu prendre un chemin diff�rent pour arriver au m�me r�sultat.

 

 

� Les Fran�ais ont beaucoup � faire pour assumer leur histoire �

 

 

A bien vous comprendre on serait tent� de penser que la guerre a failli se d�rouler autrement.

 

Dans cette guerre, dans cette marche vers l�ind�pendance il y a eu toute une s�rie de virtualit�s, de bifurcations, de possibilit�s et de chances offertes dont il faut parler et qu�il faut aujourd�hui restituer. Prenons un exemple de ce type de r�flexions historiques. En 1956 Abbane Ramdane a fait contacter Albert Camus pour l�organisation de la tr�ve civile avec entre autre la tenue d�un meeting. C��tait � l��poque une initiative qui aurait pu d�boucher sur un processus amenant l�ind�pendance mais conservant une soci�t� plurielle. Cette r�union a eu lieu avec une centaine de participants mais les ultras pieds-noirs ont r�ussi � tout faire �chouer. Et si cela avait march� ? Sans faire de la politique-fiction puisque l�histoire a tranch�, pourquoi ne parle-t-on jamais de cette virtualit� ? � Les Ann�es alg�riennes � sont donc une histoire de virtualit�s.

 

Voil� pourquoi nous avons pr�sent� cette compilation de r�cits de vie de soldats. Il y avait un st�r�otype � casser. Nous avions tous dans la t�te, moi le premier, l�image d�une arm�e fran�aise compos�e de SS qui torturaient toute la journ�e. Et que voit-on dans le film ? Gilles Perrault qui raconte son engagement dans les paras et qui dit � qu�on a pris de lui le meilleur pour en faire le pire �.

 

L�appel� qui arrive est dans des situations de virtualit�s possibles. On l�envoie sur un territoire qu�on lui dit fran�ais et il d�couvre que ce dernier ne l�est pas. Donc mouvement de recul et premi�res questions : � Qu�est-ce que je fous l� ? � Et puis un copain meurt et c�est le d�sir de vengeance. Le vernis qui craque et l�engrenage.

 

La seconde grande chose �tait de faire un film sur la m�moire des Fran�ais. Il me semblait qu�il fallait absolument, et c�est peut-�tre le plus important, que l�on se coltine cette guerre. Les Alg�riens eux, au fond la connaissent. Ils savent ce qu�a �t� la lutte pour l�ind�pendance, la torture et les r�v�lations apport�es au public alg�rien [par ce film] ont �t� minimes. Les Fran�ais par contre ont beaucoup � faire pour assumer leur m�moire.

 

On a quand m�me l�impression que � les ann�es alg�riennes � parlent peu de l�Alg�rien ou que la parole ne lui est pas donn�e souvent.

 

Oui, les critiques ont dit qu�il n�y avait pas beaucoup d�Alg�riens, pas beaucoup de colonis�s. Je r�ponds que ce n��tait pas mon objectif. Il fallait tout simplement que les Fran�ais se regardent en face par rapport � ce qu�ils ont fait. L�erreur que nous avons commise r�side dans le fait que lorsqu�on a d�but� le tournage il y a pr�s de trois ans, le ph�nom�ne des antennes paraboliques n�existait pas comme maintenant et c�est fondamental.

 

Je me suis aper�u de ce d�calage, d�but 1991 lorsque nous sommes all�s en Alg�rie pour boucler notre programme. Le film alors �tait pratiquement termin� et c�est l� o� j�ai r�alis� que � Les ann�es alg�riennes � allaient avoir une grande audience alors qu�il s�agit d�une �uvre, n�ayons pas peur des mots, franco-fran�aise sur justement la m�moire fran�aise. Si on suit le cheminement des �pisodes, le premier, pose en terme de v�cu la situation coloniale et l�ind�pendance de l�Alg�rie et on rentre ensuite dans la m�moire fran�aise.

 

 

Est-ce que le but du � R�veil de la m�moire � a vraiment �t� atteint ?

 

Absolument. Ce qui a frapp� le plus les spectateurs fran�ais ce n�est, non pas la d�couverte de la torture, mais le chiffre annonc� de soldats ayant �t� combattre en Alg�rie. Un v�ritable choc. Le fait de dire que pr�s de deux millions de militaires ont �t� en Alg�rie signifie que toute la soci�t� a �t� touch�e et qu�en fait tous les hommes qui ont entre cinquante et soixante ans [en 1991] sont concern�s. Une des s�quences du film le montre bien lorsque l�on entend un ancien appel� dire � Maintenant il va falloir que j�en parle � mes enfants. �

 

 

� Les Juifs d�Alg�rie n��taient pas des �Pieds-noirs� �

 

 

Encore une fois, on ne peut taxer votre film d��uvre classique.

 

Aussi, l�un de mes objectifs �tait de faire une �uvre de cr�ation, pas en tant qu�historien. Pas question de resservir le manuel scolaire en faisant une chronologie des �v�nements. On esp�rait un film de guerre, je n�ai pas fait un film de guerre. On a vu l�histoire d�un refoulement, entendu des paroles, senti des doutes et des angoisses. Les images d�archives venaient en renfort et c�est tout. On m�a fait un proc�s sur l�image alors que je consid�re que c�est la parole qui est centrale : � Les ann�es alg�riennes � sont un travail de cr�ation, d�analyse et non pas un r�cit d�histoire traditionnelle.

 

Quel est l�int�r�t pour une �uvre franco-fran�aise de parler de Melouza ?

 

Vous pourrez aussi me demander pourquoi la pr�sence de Mohammedi Sa�d ? A cela je r�pondrai qu�il n�est pas n�importe qui. C�est l�un des survivants des quinze membres du congr�s de la Soumam et c�est important de le souligner.

 

Pour Melouza je dirai qu�en premier lieu nous avons eu une opportunit� de tournage. C�est un document fabuleux qui donne la parole aux victimes et qui brise un tabou. Il y a eu discussion entre nous et elle a dur� tr�s longtemps. Faut-il ou ne faut-il pas passer la s�quence ? Et puis nous nous sommes dit � si ce n�est maintenant alors quand ? � Cela a �t� tr�s dur et j�ai du mal � r�pondre. Melouza est une s�quence historique tr�s forte, voire m�me unique mais cela m�a g�n� d�interf�rer entre l�histoire alg�rienne et la volont� de faire un film franco-fran�ais. C��tait une opportunit� qui a soulev� un voile sur une chose dont on a toujours su qu�elle avait exist� sans pouvoir en parler. Et nous n�avions en aucune fa�on l�intention de salir ou de comploter�

 

La s�quence du retour de votre m�re a beaucoup touch� les Alg�riens

 

Je crois en effet que c�est un grand moment et il a �t� v�cu avec beaucoup d��motion en Alg�rie. Certains intellectuels fran�ais ont tr�s mal r�agi. J�ai eu des commentaires du style : � c�est scandaleux � ou alors � Cette sc�ne est du pur narcissisme, ce n�est pas l�histoire de la guerre. � A ces gens-l� j�ai r�pondu qu�ils ne pouvaient comprendre car c�est une partie des relations complexes entre Juifs et Arabes.

 

Vous parlez souvent de � tabous et mythes � casser �. Est-ce une mani�re nouvelle d�appr�hender l�histoire de la guerre d�Alg�rie ?

 

La r�alit� coloniale c�est ma m�re. Une juive de Constantine. Les Pieds-noirs �a n�existait pas ! C�est une construction mythique a posteriori. Les Juifs d�Alg�rie �taient l� depuis 2000 ans et avaient avec les Arabes et les Berb�res un rapport de m�lange et d�immixtion de cultures. La musique que l�on entend dans le film est un clin d��il car qu�on le veuille ou non, elle est Jud�o-arabe. Les Pieds-noirs �a n�existait pas. On ne peut pas dire que les Juifs d�Alg�rie �taient des Pieds-noirs. Voil� aussi un tabou � casser.

 

Votre film a heurt� en Alg�rie parce qu�il a donn� la parole � des gens qui ont d�crit la r�alit� coloniale comme �tant diff�rente de ce qui nous semble �vident.

 

Il faut absolument d�passer les st�r�otypes. Il y avait des gens qui vivaient ensemble. La guerre d�Alg�rie n�est pas la guerre franco-allemande. C�est le conflit isra�lo-palestinien. On a une terre et plusieurs peuples. L�un est assujetti � l�autre sans avoir aucun droit. Que doit-il se passer ? Qui doit partir ? Y a-t-il un moyen de r�tablir des droits �gaux sans que la minorit� qui avait le pouvoir s�en aille ? L�Alg�rie a inaugur� car pour la premi�re fois un pays se d�colonisait par la violence dans une situation de minorit� de tr�s forte colonie de peuplement. C�est aujourd�hui une r�f�rence.

 

Prenons Arafat. Il se r�f�re de mani�re presque syst�matique, parfois inconsciente, aux �pisodes de la r�volution alg�rienne car c�est le seul pr�c�dent d�une d�colonisation r�ussie malgr� une minorit� privil�gi�e. Mais l�objectif n��tait pas de dire dans le film que c��tait inexorable. On ne doit pas dire l�histoire s��crit comme cela et pas comme ceci. Il y l�histoire r�elle, celle de la bataille d�Alger, de l�OAS et des accords d�Evian. Mais qui au premier novembre 1954 pouvait pr�dire que les Europ�ens allaient partir ?

 

Et l�on revient � cette virtualit� de population qui serait aujourd�hui plurielle. L�histoire a tranch�. Mais la question qui reste est de savoir comment les choses se sont pass�es. Il ne faut pas dire � On a eu raison � et �crire en m�me temps l�histoire. Je pense qu�il est pr�f�rable d��viter le dogme et le discours de l�accompli.

 

Pour en revenir � Melouza, l�un des reproches qui m�a �t� fait est celui d�avoir �lud� la question de la violence paysanne. Cela peut donner lieu � un d�bat, mais je me m�fie des utilisations diff�rentialistes culturelles pour tenter d�expliquer des ph�nom�nes politiques. Il n�est pas dans la nature d�un peuple d�en arriver l�. Cette histoire malgr� tous les aspects d�anthropologie et de culture est politique.

 

Le FLN trouvait que l�argument de la d�mocratie en situation coloniale �tait trop faible pour s�en sortir. Il en fallait un autre et c�est celui du parti unique qui a �t� retenu. Encore une fois le dire en l��non�ant comme �tant un fait inexorable n�est pas un travail d�historien.

 

On a souvent eu l�impression que les gens interrog�s n�apportaient rien et restaient prisonniers du pass� comme cela a �t� le cas par exemple durant le d�bat [t�l�vis�].

 

Ce film soul�ve une question importante. Il y a un probl�me de g�n�rations. J�ai quarante ans et je n�ai pas fait la guerre. On aurait peut-�tre d� donner un peu plus la parole � des gens de mon �ge qui auraient vu des choses comme enfants dans la guerre. A mon sens, le meilleur t�moignage est celui o� Farid A�choune [journaliste] parle du 17 octobre d�une mani�re tr�s juste et d�passionn�e, quant au d�bat et sans remettre la valeur des participants en cause, il n��tait ni plus ni moins que caricatural. On nous a reproduit le discours d�il y a trente ans alors que beaucoup de gens veulent regarder la guerre comme je la regarde en se disant, que s�est-il pass� ? Que nous a-t-on cach� ? Quels sont les mythes � d�truire ? Il faut peut-�tre sauter une g�n�ration.

 

Vouloir faire une �uvre de cr�ation est peut-�tre incompatible avec les exigences de la t�l�vision ?

 

C�est un compromis permanent. La t�l�vision est un m�dia tr�s dur � utiliser. Les soucis ont �t� nombreux et m�me les r�actions me prouvent que la majorit� des journalistes a �t� d�contenanc�e. Il y a eu beaucoup d�interviews mais tr�s peu de papiers de fond. Nous avons beaucoup appris et surtout rencontr� des gens formidables. Mais ce dont je suis s�r c�est que cette �mission marquera des deux c�t�s de la M�diterran�e et que l�on ne pourra pas envisager un travail sur ce th�me en oubliant les aspects du v�cu et du r�cit.

 

On a l�impression justement que vous renvoyez la balle du c�t� de la cr�ation alg�rienne.

 

Le probl�me est de savoir comment les gens vont continuer � travailler. Ici en France, il y a plusieurs dossiers en cours. Certains, dont moi-m�me, travaillent sur l�immigration, Tavernier s�int�resse aux soldats, d�autres aux enfants des militants de la f�d�ration de France [du FLN]. C�est donc au c�t� alg�rien de r�agir. Ce qu�il faut mettre en chantier des histoires � hauteur d�homme. Pourquoi ne pas parler de la vraie vie des maquisards de l�int�rieur ? De celles des femmes qui se sont engag�es ? De ces Europ�ens comme Yveton et Audin qui font partie de l�histoire de cette guerre ou m�me des rapports entre les ul�mas, l�UDMA et le PPA ? De voir comment des militants se sont affront�s puis se sont rejoints au Front et comment, quelque part, leurs rivalit�s d�hier ont continu� ? Voil� l�Alg�rie plurielle dont il faut parler. Un messaliste n�est pas un centraliste. Il faut restituer cette m�moire plurielle aux jeunes Alg�riens en faisant des films � hauteur d�homme.

 

On ne comprend pas tr�s bien ce que vient faire la quatri�me partie qui traite de l�immigration dans ce r�cit sur la m�moire fran�aise.

 

La menace aujourd�hui en France est celle de Le Pen, du racisme et de l�extr�me-droite. Il y a un inconscient fran�ais qui r�ve de revanche. Ce n�est pas un hasard si quatre-vingt pour cent des meurtres racistes sont des meurtres d�Arabes. Et les Alg�riens sont en t�te au nombre des victimes. L�id�ologie d�aujourd�hui n�est pas celle de la culpabilit� � assumer mais celle d�une revanche � prendre sur une guerre perdue. Il y a un refus absolu d�assumer la moindre culpabilit�, mieux, on la revendique. C�est une guerre qui continue et il est symptomatique de voir que personne dans la presse fran�aise n�a relev� la sc�ne o� un psychiatre raconte qu�il soigne des gens qui avouent vouloir tuer un Arabe et qui sont capables de passer � l�acte. Voil� le prochain film � faire ici ; en France. Voir comment la guerre continue dans la t�te des gens et comment elle gangr�ne et pourrit la soci�t�.

 

Propos recueillis par Belka�d Akram

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