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Mots cl�s  Guerre d'Alg�rie.. Benjamin Stora.. Harkis.. les ann�es alg�riennes.. ind�pendance.. pieds-noirs..  
  


Benjamin Stora : �Il y a des tentations coloniales qui subsistent dans la soci�t� fran�aise, mais ce n'est pas une soci�t� coloniale.�   
Le Quotidien d'Oran, 1er novembre 2008.- L'historien fran�ais, grand sp�cialiste de la guerre d'ind�pendance alg�rienne et de l'immigration maghr�bine en France, vient de publier � Les guerres sans fin : un historien, la France et l'Alg�rie � aux �ditions Stock. Un livre qui retrace � son entr�e en histoire � et qui �claire aussi ses choix en mati�re de recherche historique.

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Le Quotidien d'Oran, 1er novembre 2008
 
 
Le Quotidien d'Oran.- Votre dernier ouvrage privil�gie une approche m�morielle tr�s personnelle et, en cela, il s'inscrit dans la droite ligne des deux livres qui l'ont pr�c�d�s. Comment justifiez-vous cette �volution dans votre production ?
 
Benjamin Stora.- D'une certaine mani�re, j'ai essay� avec ces livres de me rapprocher de ce que l'on appelle l'�go-histoire. J'ai toujours aim� faire des exp�rimentations d'�criture dans le domaine de l'histoire tout en �tant attir� par les aspects qui n'�taient pas conformes aux th�mes dominants et qui se situaient m�me � contre-courant. Il y a trente ans, je m'�tais, par exemple, pench� sur l'histoire du nationalisme alg�rien dans sa version messaliste alors que personne ne s'y int�ressait.
J'ai aussi abord� la question des pionniers du nationalisme y compris ceux qui avaient �t� �limin�s dans le cours de la r�volution alg�rienne. J'ai aussi travaill� sur la m�moire au d�but des ann�es 1990 � une �poque o� elle �tait consid�r�e comme non historique ce qui m'a valu nombre de critiques y compris en Alg�rie. En terme de support de production, je ne me suis pas content� de l'�crit classique puisque je me suis int�ress� aux images et que j'ai fabriqu� des films et des documentaires. Avec mes derniers livres, je me suis dit pourquoi ne pas me rapprocher de l'�go-histoire quitte ensuite � revenir � un travail plus classique, � des r�cits plus traditionnels. Pour moi, dans l'�criture de l'histoire, aucun support n'est tabou.
 
Q.O.- Vous reproche-t-on toujours de consid�rer que la m�moire fait partie de l'histoire ?
 
B.S.- Quand j'ai pr�sent� mon documentaire � Les Ann�es Alg�riennes � en 1991, j'ai �t� tr�s attaqu�. On m'a reproch� les mises en sc�ne, notamment la s�quence du retour de ma m�re � Constantine. Des historiens fran�ais y ont vu une implication personnelle et subjective qui nuisait � la qualit� d'un travail scientifique. Des historiens alg�riens ne m'ont pas m�nag� non plus.
C'�tait il y a vingt ans et, depuis, les choses ont beaucoup chang� et nombre de mes d�tracteurs de l'�poque se sont aper�us qu'il fallait restituer les m�moires et les consid�rer comme des instruments, des outils possibles de l'�criture de l'histoire. Dans le m�me temps, les m�moires ont connu un r�veil brutal, elles sont rentr�es en comp�tition et cherchent � s'affirmer dans l'espace public comme en t�moigne, entre autre, la pol�mique autour du r�le de la colonisation.
 
On ne peut donc plus ignorer le ph�nom�ne m�moriel et se contenter d'imposer une s�paration �tanche entre l'histoire savante, acad�mique, scientifique et la m�moire subjective et partiale. Il faut rentrer dans ce mouvement m�moriel pour en d�monter le m�canisme, trouver des sens historiques, d�busquer les fantasmes et les constructions imaginaires.
Les historiens ne peuvent pas se laver les mains du ph�nom�ne m�moriel sinon ils prendraient le risque d'�tre en dehors du mouvement r�el des soci�t�s qui exigent plus d'histoire � travers leurs m�moires bless�es.
 
 
� En France, la m�moire alg�rienne n'est pas un psychisme abstrait �
 
 
Q.O.- Dans votre livre, vous �voquez la n�cessit� de l'oubli pour les soci�t�s, ces derni�res ne pouvant vivre dans l'exaltation. Dans le cas alg�rien, on a tout de m�me v�cu dans l'exaltation durant une longue p�riode. Est-ce l'une des raisons qui ont conduit aux tourments des ann�es 1990 ?
 
B.S.- Il y a deux sortes d'oubli : il y a celui qui est n�cessaire pour vivre et il y a celui organis� par l'Etat que je qualifierai d'oubli pervers. Dans le cas de l'Alg�rie, on a beaucoup exhum� et glorifi� le pass� qui a servi aussi � se l�gitimer. En France, � l'inverse, on a eu un oubli d'Etat. Dans le cas alg�rien, l'oubli pour vivre n'a pas exist�. A l'ind�pendance, il n'y a pas eu d'amnistie ni de r�conciliation entre les groupes porteurs de diff�rentes m�moires ind�pendantistes. Cette absence permanente de r�conciliation et de passerelles, ce d�ni de la qualit� de l'autre et de son combat, sont autant de facteurs qui, oui, ont pu d�boucher sur des conflits ouverts. Lorsqu'il n'y a jamais d'apaisement, il y a un risque de revanche susceptible de d�border dans l'espace public.
 
Q.O.- Mais l'oubli n'est pas toujours facilement accept�
 
B.S.- C'est effectivement une question tr�s difficile. D'un c�t�, il y a des secteurs entiers de la soci�t� qui exigent r�paration, vengeance, justice et condamnation et, de l'autre, il y a la n�cessit� de maintenir une coh�sion sociale et du lien national. Comment trouver le juste �quilibre ? C'est aux hommes politiques d'y arriver. Dans le fond, l'Alg�rie a commenc� � se poser ce probl�me au sortir de la trag�die des ann�es 1990. La r�conciliation nationale a �t� certes critiqu�e, condamn�e, d�nonc�e mais elle a eu le m�rite de poser les questions li�es au pardon. Pr�s de cinquante ans apr�s l'ind�pendance, l'Alg�rie pourrait essayer aussi de jeter un autre regard sur sa r�volution et commencer � jeter des passerelles vers ceux dont on a ni� le combat.
 
Q.O.- Comment expliquez-vous la persistance d'une probl�matique alg�rienne dans la soci�t� fran�aise ?
 
B.S.- En France, la m�moire alg�rienne n'est pas une sorte de psychisme abstrait ou une id�e d�sincarn�e voire d'un conflit de personnes confin� dans un p�rim�tre tr�s restreint. Il s'agit d'une question tr�s large qui touche � l'identit� fran�aise puisque l'Alg�rie c'�tait la France ! Le nationalisme alg�rien a provoqu� une crise tr�s profonde du nationalisme fran�ais en lui reprochant de ne pas respecter ses propres valeurs, celles des Lumi�res et de la r�volution fran�aise. C'est une crise dont les effets subsistent � ce jour.
Ensuite, il y a bien s�r le fait que des millions de personnes en France se sont trouv�es confront�es directement � la Guerre d'Alg�rie. Il y a d'abord les soldats dont on estime le nombre � 1,5 million. Dans leur grande majorit�, ils sont n�s entre 1932 et 1942 ce qui signifie qu'ils sont pour nombre d'entre eux � la retraite et qu'ils ont donc beaucoup de temps pour interroger leur propre histoire et celle de cette guerre. Il y aussi le million de pieds-noirs et leurs enfants sans oublier les harkis et leurs familles qui ont pu se r�fugier en France.
 
Q.O.- Est-ce que cela explique les pol�miques r�currentes sur cette histoire ?
 
B.S.- Cette question de la m�moire alg�rienne est tr�s physique. C'est un traumatisme r�el. Ce sont des choses qui se sont transmises dans la soci�t� fran�aise et souvent la transmission s'est faite d'une mauvaise mani�re en raison de la strat�gie d'oubli d�cid�e par l'Etat fran�ais. La connaissance de cette histoire a �t� fantasm�e, falsifi�e, parce que l'Etat fran�ais n'a pas rempli sa fonction. La d�colonisation s'est effectu�e au niveau de l'Etat par l'ind�pendance de l'Alg�rie mais pas par la pratique des esprits. Rien n'a permis � ces derniers de prendre la mesure de la d�colonisation politique. Il n'y a pas eu de passerelles qu'il s'agisse du cin�ma, des manuels scolaires ou des m�dias. C'est ce qui explique pourquoi la question alg�rienne est toujours l�, pr�s d'un demi-si�cle apr�s l'ind�pendance.
 
 
� Les fils de harkis sont dans une recherche en alg�rianit� �
 
 
Q.O.- On dit toujours que les nouvelles g�n�rations modifieront la donne mais il semble que ces derni�res endossent la position des p�res�
 
B.S.-
Ce n'est pas tout � fait exact. Prenez le cas int�ressant des harkis. Jusqu'� pr�sent, le mouvement harki �tait tr�s confisqu� politiquement par le mouvement pied-noir. Or, aujourd'hui, de mani�re incontestable, on assiste � une sorte de dissociation. Les enfants de harkis veulent rester fid�les � la m�moire de leurs p�res mais refusent toute strat�gie d'adh�sion aux partisans de l'Alg�rie fran�aise. C'est une autre dynamique qui est en train de s'installer. On trouve le m�me ph�nom�ne chez les enfants de pieds-noirs. Il y a la volont� de ne pas renier les p�res mais aussi la prise de conscience des causes qui ont conduit les pieds-noirs � quitter l'Alg�rie comme le fonctionnement in�galitaire de la soci�t� coloniale. Je ne nie pas qu'il existe encore des modes de transmission n�gative de la question alg�rienne avec son lot de ruminations et d'envies de revanche mais j'insiste sur l'�volution positive des mentalit�s avec la volont� d'op�rer une critique sur soi et des r�cits familiaux. Les deux aspects cohabitent et ce n'est pas une bataille qui est finie.
 
Q.O.- Justement, il y a dix-sept ans, dans un entretien que vous m'aviez accord�, vous releviez la persistance d'un inconscient fran�ais r�vant encore de revanche sur les Alg�riens (1). Est-ce toujours le cas aujourd'hui ?
 
B.S.- C'est d�licat � dire mais ce sentiment s'att�nue du fait de la disparition physique d'un certain nombre d'acteurs de cette p�riode. Il y a vingt ans, cette envie de revanche �tait beaucoup plus forte qu'aujourd'hui. Ce qui est compliqu� aujourd'hui en France, c'est que les partisans d'un syst�me colonial consid�r� comme positif ont quitt� les rivages de l'extr�me-droite traditionnelle pour aller vers une droite tr�s classique. Le gaullisme avait tout de m�me entretenu une fronti�re entre droite et extr�me-droite. Le g�n�ral De Gaulle �tait une figure de la d�colonisation et il �tait difficile aux partisans de l'extr�me-droite d'aller vers lui. Aujourd'hui, la fronti�re tend � s'effacer. Dans les nouvelles g�n�rations politiques sur l'�chiquier de droite, la d�fense du syst�me colonial est encore pr�sente. A mon avis, c'est-l� o� r�side le probl�me.
 
Q.O.- Revenons aux harkis. Leurs enfants prennent de plus en plus la parole en France.
 
B.S.-
Je n'y vois pas qu'une simple revendication formul�e � destination de la France. Cette prise de parole qui est effectivement de plus en plus fr�quente est � mon sens une recherche en alg�rianit�. Ces enfants ont �t� �duqu�s dans un milieu culturel musulman mais ils ont le sentiment d'�tre exclus de la sph�re alg�rienne y compris quand cette derni�re se situe � l'ext�rieur de l'Alg�rie, en exil ou dans l'immigration. Ces enfants de harkis ont la volont� de se r�approprier leur alg�rianit�. On trouve le m�me ph�nom�ne chez les enfants de juifs d'Alg�rie comme j'ai pu m'en apercevoir � la sortie de mon livre sur les trois exils (2). J'ai alors �t� invit� par plusieurs associations de juifs d'Alg�rie o� des jeunes voulaient savoir quel �tait l'histoire de leurs grands-parents, ces indig�nes qui ne sont devenus fran�ais qu'apr�s le d�cret Cr�mieux. Cette qu�te, ces interrogations, font partie du m�me processus de recherche en alg�rianit�.
 
 
� La France d'aujourd'hui n'est pas une soci�t� coloniale m�me s'il y persiste des tentations en ce sens �
 
 
Q.O.- Dans votre livre, vous dites encore que vous �tes entr� dans la soci�t� fran�aise en la bousculant. N'est-ce pas ce que font tous ces jeunes issus de l'immigration dont les revendications sont souvent jug�es v�h�mentes.
 
B.S.-
Il y a effectivement des points communs. L'affirmation de soi est une question centrale. Elle exige que l'on soit reconnu comme tel et cela ne passe pas forc�ment par des strat�gies de dilution de la personnalit� comme le voudrait l'assimilation. On entre dans une soci�t� de mani�re conflictuelle et non dans l'harmonie consensuelle. Il faut batailler pour s'imposer et c'est un combat difficile et compliqu�. En ce sens, l'int�gration harmonieuse est un pur fantasme. Mais la diff�rence entre aujourd'hui et les ann�es 1960, c'est que nous voulions bousculer la soci�t� fran�aise par l'interm�diaire d'id�aux universalistes qui �taient ceux des R�volutions � fran�aise, alg�rienne, cubaine ou palestinienne. Il y avait en nous une volont� de socialisme et d'�galit� et c'est par ce biais-l� que nous bousculions la soci�t� fran�aise. Aujourd'hui je ne sens plus cela. On bouscule la soci�t� fran�aise au nom de la religion, c'est la grande diff�rence avec les ann�es 1960 et 1970. Du coup, il est beaucoup plus facile de discr�diter ces revendications.
 
Q.O.- La bataille est moins facile � mener�
 
B.S.-
C'est bien cela. La France est une soci�t� la�que ou du moins qui se pense comme telle. L� o� elle ne pouvait gu�re opposer d'arguments aux exigences d'universalisme, elle peut se braquer quand les revendications ont une connotation, r�elle ou suppos�e, religieuse. De plus, et contrairement � aujourd'hui, le souffle des r�volutions �tait tr�s pr�sent dans les ann�es 1960. C'est pour cela que je suis entr� dans l'�tude de l'histoire alg�rienne. Il ne s'agissait pas de rechercher mes origines mais de comprendre les m�canismes de la r�volution alg�rienne.
 
Q.O.- Pourtant, les probl�mes que rencontre l'islam en France sont souvent pr�sent�s comme �tant la continuation de l'ordre colonial.
 
B.S.-
Je conviens ais�ment sur le fait qu'il n'y a pas eu de d�colonisation des esprits en France mais pour autant je suis cat�gorique : la France d'aujourd'hui n'est pas une soci�t� coloniale. Elle ne fonctionne pas selon une codification juridique in�galitaire. Il faut tout de m�me savoir ce qu'�tait la soci�t� alg�rienne au temps de la colonisation ! Les Alg�riens n'avaient aucun droit, ils n'�taient pas consid�r�s comme membres de l'humanit� et ils n'ont obtenu le droit de vote qu'en 1944, plus d'un si�cle apr�s l'arriv�e des Fran�ais. Aujourd'hui, on ne vit pas dans une soci�t� coloniale en France. C'est une soci�t� o� il y a des traits coloniaux qui subsistent, des repr�sentations qu'il faut combattre mais il ne faut pas se laisser aller � pr�tendre que l'histoire est toujours la m�me et qu'elle se r�p�te en permanence. On ne peut pas mener le combat politique pour une meilleure int�gration en tenant ce genre de raisonnement.
 
Q.O.- Mais les probl�mes d'int�gration sont bel et bien r�els !
 
B.S.-
Je le redis : il y a des tentations coloniales qui subsistent dans la soci�t� fran�aise. Elles s'exercent dans la vie quotidienne, � travers la discrimination au travail ou dans le logement par exemple. Mais encore une fois, il n'y a pas de codification juridique. On n'est pas dans une soci�t� d'apartheid ou de s�gr�gation territoriale d�cid�e par le haut. Il faut sortir de cette paresse intellectuelle et, � mon sens, tout le travail de recherche est d'examiner les convergences et les diff�rences entre la p�riode coloniale et aujourd'hui.
 
 
� Camus est un th�me que l'Alg�rie ind�pendante a int�r�t � se r�approprier �
 
 
Q.O.- L'un des th�mes qui divise souvent Alg�riens et Fran�ais est celui des archives. O� en est-on dans ce dossier ?
 
B.S.-
Il faut d'abord rappeler que les Alg�riens ont men� une guerre clandestine. D'un c�t�, il y avait l'Etat fran�ais et, de l'autre, les r�volutionnaires alg�riens. Cela signifie concr�tement une disproportion en mati�re d'archives. Comparer les deux est stupide et je le dis parce que j'entend souvent en France la phrase suivante : � qu'ils [les Alg�riens] ouvrent leurs archives on ouvrira les n�tres. Mais quelles archives ? Celle d'un mouvement clandestin qui fonctionnait aux trois-quarts par consignes orales ?
 
Q.O.- L'Alg�rie a tout m�me conserv� des archives de cette p�riode.
 
B.S.-
Bien s�r. De nombreux documents existent. Il y a les archives des wilayas, du GPRA, de l'arm�e des fronti�res,� Tout cela existe et peut encore nous �clairer m�me si ces documents ne vont pas forc�ment nous r�v�ler des choses extraordinaires. Il y a aussi les archives priv�es. Je pr�cise au passage que je n'ai pas attendu l'ouverture des archives alg�riennes pour r�diger mon dictionnaire des militants alg�riens : j'y serai encore. J'ai pu le faire en passant par les entretiens individuels. Tout cela pour dire que l'�criture de l'histoire ne d�pend pas des seules archives de l'Etat.
 
Q.O.- Il n'y a donc rien de � br�lant � � attendre de l'ouverture de ces archives ?
 
B.S.-
Il est possible qu'il y ait des choses g�nantes. Les complots dans les maquis, les r�glements de compte, les purges, les interrogatoires muscl�s des maquisards soup�onn�s de collusion avec la France, la torture, les ex�cutions sommaires, tous ces �v�nements sont des choses connues mais il n'y a pas de document qui abondent en ce sens. Il faut noter aussi qu'une grande partie des archives alg�riennes ont �t� r�v�l�es.
 
Q.O.- Y a-t-il c�t� fran�ais des zones noires en mati�re d'archives ?
 
B.S.-
L'un des grands points difficiles concerne des archives � propos des exactions commises par l'arm�e. Il s'agit d'archives tr�s difficiles d'acc�s m�me si des chercheurs ont r�ussi � entrouvrir la porte. Mais attention, il ne faut pas s'attendre � trouver des ordres �crits. Ceux qui esp�rent que l'on trouvera un jour un document autorisant la � corv�e de bois � risquent d'�tre d��us. L'Etat a couvert ce genre de pratiques mais il n'�crivait rien. L'oralit� a fonctionn� aussi pour l'Etat. Un autre dossier �pineux en mati�re d'archives est celui des exp�riences atomiques dans le sud alg�rien.
 
Q.O.- De nombreux alg�riens sont pourtant persuad�s que les archives individuelles rec�lent des secrets explosifs�
 
B.S.-
En France, il n'y a pas d'exception alg�rienne pour ce qui concerne l'inaccessibilit� des dossiers individuels. Tous les dossiers sont ferm�s et il faut attendre 120 ans pour y acc�der. Cela rel�ve du respect de la vie priv�e. On ne ferme pas parce que cela concerne la Guerre d'Alg�rie. C'est important � comprendre avant d'exiger l'ouverture imm�diate des archives individuelles et leur divulgation. Il y a un minimum d'�thique et de responsabilit� dans la divulgation des documents qui peuvent porter atteinte � la vie priv�e, � l'identit� des familles et � la m�moire des survivants. Le traitement de l'archive est une responsabilit� de l'historien. On ne peut pas prendre un document, le photocopier et le rendre public sans prendre de pr�cautions. Il faut d'abord le mettre en contexte, le travailler, le confronter � d'autres sources. C'est un fantasme de croire que l'on va tout savoir si toutes les archives sont ouvertes.
 
Q.O.- Vous terminez votre livre par une annexe consacr�e � Albert Camus. Pourquoi ce choix ?
 
B.S.-
J'estime que Camus est repr�sentatif d'un d�bat qui dure encore. Il est l'embl�me de la pluralit� des sens de l'histoire, des bifurcations possibles d'une Alg�rie plurielle. Pour moi Camus a fini par devenir proche de la communaut� europ�enne d'Alg�rie. Ma th�se est qu'il a bascul� politiquement vers les partisans de l'Alg�rie fran�aise � la fin de la bataille d'Alger en 1957, c'est-�-dire au moment o� il re�oit son prix Nobel. Je rappelle qu'en 1956, il �tait pour une tr�ve civile mais il a chang� d'avis � la fin de la bataille d'Alger. Il voyait bien que ce n'�tait plus possible. Cela n'enl�ve rien aux qualit�s d'�crivain de Camus que de dire cela.
 
Q.O.- Les Alg�riens qui critiquent aujourd'hui encore Camus n'ont donc pas tort ?
 
B.S.-
Ce n'est pas ainsi que je poserais le probl�me. Dans le cours de la r�volution alg�rienne, fallait-il �carter la mani�re de penser de Camus ? Le d�bat est ouvert. C'est pour cela que j'ai tenu � terminer le livre par cette partie qui lui est consacr�e. Il fait partie des questions � r�gler par l'Alg�rie d'aujourd'hui. Il est un th�me que l'Alg�rie ind�pendante a int�r�t � se r�approprier tout comme elle a int�r�t � se r�approprier toute sa richesse int�rieure � travers les courants divers du nationalisme alg�rien.
Mais on ne peut ouvrir ce d�bat que si l'on reconna�t la n�cessit� de l'ind�pendance. Cette derni�re est l�, elle n'est plus � discuter. Ce dont on doit parler, c'est du passage � cette ind�pendance, des conditions de cette r�volution. Le but est d'aboutir � un enrichissement historique mais cela ne peut se faire avec ceux qui se complaisent dans une mise en cause univoque du nationalisme alg�rien.
 
(1) Le Quotidien d'Alg�rie, 17 d�cembre 1991.
(2) Les trois exils, Juifs d'Alg�rie, Stock.
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