Pour nombre d�observateurs de la sc�ne politique alg�rienne, l�expression � souverainet� du pays � fait partie de ces termes incontournables dont use et abuse la langue de bois officielle. Toujours pr�sente dans le discours �tatique, imm�diatement convoqu�e � la moindre crise interne ou r�gionale, l�obsession de la souverainet� ne peut, malgr� tout, �tre r�duite � un simple outil s�mantique. Bien au contraire, elle a impr�gn� la r�flexion et l�action de milliers de responsables alg�riens allant du ministre d�Etat au simple fonctionnaire. A ce sujet, il n�est pas inutile de rappeler que cette volont� farouche d�exprimer en toute occasion la souverainet� de l�Alg�rie puise ses racines dans la guerre d�Ind�pendance (1954-1962) o�, d�j�, le gouvernement provisoire de la r�publique alg�rienne (GPRA) n�avait de cesse de multiplier pareil discours.
Au cours des ann�es Boumediene (1965-1978), la politique �conomique collectiviste ainsi que le socialisme �rig� en dogme d�Etat ont eu fortement recours � la revendication souverainiste pour s�imposer. Des terres que l�on nationalisait ? Outre la n�cessit� de donner � la terre � celui qui la travaille �, slogan de l��poque, c��tait aussi �viter qu�elle ne puisse tomber en des mains �trang�res. Des � soci�t�s nationales �, c�est-�-dire des entreprises publiques, auxquelles l�on accordait des monopoles au d�triment du secteur priv� � parasite � ? C��tait aussi faire en sorte que les richesses demeurent alg�riennes.
La souverainet�, obstacle � l�ouverture �conomique
On conna�t le bilan mitig� de la p�riode collectiviste de l�Alg�rie et cela m�me si les errements consum�ristes sous la pr�sidence Chadli Bendjedid (1979-1992) et les �normes d�g�ts sociaux enregistr�s durant les ann�es 1990 et 2000, font que nombre d�Alg�riens �prouvent aujourd�hui une certaine nostalgie par rapport � cette �poque. Cette perception explique pourquoi toute politique d�ouverture �conomique est appr�hend�e avec circonspection par plusieurs hauts responsables, sans compter la franche hostilit� d�une bonne partie de la soci�t� civile. Il n�est pas question pour la majorit� d�entre eux d�abandonner � ou de sembler abandonner � la moindre part de souverainet� de l�Alg�rie.
Et c�est bien l� l�un des paradoxes de la politique �conomique alg�rienne de ces derni�res ann�es. Officiellement, l��conomie dirig�e et le collectivisme ont �t� bannis. Des entreprises publiques ont �t� ou doivent �tre privatis�es et le capital �tranger est officiellement le bienvenu. Mais, dans la r�alit�, les mentalit�s n�ont gu�re �volu� et seules quelques personnalit�s, parmi lesquelles Abdelhamid Temmar, ministre de l�Industrie et de la Promotion des Investissements, osent tenir un discours ouvertement lib�ral. En 2009, l�Alg�rie n�a toujours pas fait son entr�e � l�Organisation mondiale du commerce (OMC) et il n�existe pas de texte institutionnel national de r�f�rence ent�rinant une adh�sion sans �quivoque � l��conomie de march�. Une telle situation s�explique par nombre de facteurs, parmi lesquels l�inertie notable de la bureaucratie ou la persistance de l�gislations incompatibles avec les exigences de l�OMC, mais, en r�alit�, si l�Alg�rie avance aussi lentement dans son processus d�infitah, c�est aussi parce qu�une partie de ses dirigeants sont obs�d�s par la d�fense d�une souverainet� qu�ils jugent mise � mal par le march�.
Le remboursement anticip� de la dette ext�rieure de l�Alg�rie illustre � merveille la pr�gnance de ce que l�on peut ais�ment qualifier d�� obsession souverainiste. � Au d�but des ann�es 2000, profitant de la hausse des prix des hydrocarbures (qui constituent 95 % des recettes ext�rieures du pays), de hauts fonctionnaires alg�riens ont convaincu le pouvoir politique de proc�der � un remboursement anticip� de la dette ext�rieure qui est pass�e de pr�s de 35 milliards de dollars au milieu des ann�es 1990 � moins de 2 milliards de dollars une d�cennie plus tard. Outre l�habituel argument financier bas� sur la perspective de r�duire les d�penses en int�r�ts, ces commis de l�Etat ont su habilement tirer parti du souvenir humiliant de 1994 o� l�Alg�rie, alors en quasi-cessation de paiement, avait �t� accul�e par les membres du Club de Paris, France en t�te, � se plier aux injonctions du Fonds mon�taire international (FMI) et � mettre en place un plan d�ajustement structurel (PAS). Dans cette affaire, l�obsession souverainiste du pouvoir politique a converg� avec l�objectif de rentabilit� financi�re mais aussi, semble-t-il, avec la pr�occupation de nombre de hauts fonctionnaires de faire en sorte qu�une partie au moins des recettes suppl�mentaires tir�es de la vente des hydrocarbures soit employ�e � bon escient�
La souverainet� alg�rienne face � la mondialisation
Dans le m�me temps, souverainet� rime, pour nombre de dirigeants alg�riens, avec visibilit� sur le plan international. A peine �lu � la pr�sidence de la r�publique alg�rienne, le 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika a ainsi mis en branle une machine diplomatique destin�e, selon ses propres propos, � � redonner � l�Alg�rie son rang au sein de la communaut� internationale �. Cette volont� de redorer le blason terni d�un pays alors exsangue, meurtri par pr�s d�une d�cennie de violences et toujours en proie � des violences sporadiques a constitu� une v�ritable ligne de conduite au cours des deux premiers mandats du pr�sident alg�rien (1). Le volontarisme et la soif de reconnaissance internationale du locataire du palais d�El-Mouradia, la pr�sidence alg�rienne, ont soulev� nombre de critiques internes, l�opposition ainsi qu�une partie de la presse ind�pendante lui reprochant de n�gliger les affaires nationales au profit d�incessants et co�teux voyages qui l�ont conduit aux quatre coins de la plan�te.
Pour autant, en arrivant � r�ins�rer l�Alg�rie, m�me de mani�re symbolique, dans certains grands �v�nements internationaux tels que le G8, Abdelaziz Bouteflika peut se targuer d�avoir r�ussi � redonner une visibilit� et un poids diplomatique � un pays qui s�est retrouv� isol� de la communaut� internationale en raison de la trag�die qu�il a connue durant les ann�es 1990. De l�aveu m�me de nombreux hauts responsables alg�riens, cette d�marche visait � rattraper le temps perdu en mati�re d�adaptation � la nouvelle donne internationale marqu�e par une mont�e en puissance de la mondialisation. Alors que les deux voisins marocain et tunisien s�engageaient dans une course de fond pour s�adapter au mieux � la r�organisation du syst�me commercial international � en adh�rant notamment � l�OMC �, l�Alg�rie s�est repli�e sur elle-m�me durant plusieurs ann�es, ses dirigeants ne conc�dant que du bout des l�vres leur volont� d�arrimer leur pays � la globalisation.
L�un des exemples les plus marquants qui illustre cette attitude concerne les n�gociations pour la conclusion d�un accord d�association avec l�Union europ�enne (UE). Alors que la Tunisie et le Maroc ont sign� avec celle-ci en 1995, les discussions euro-alg�riennes n�ont abouti quant � elles que le 21 avril 2002 et ce n�est qu�en 2005 que l�accord est entr� en vigueur. Certes, ce d�calage s�explique par la d�gradation continue de la situation s�curitaire en Alg�rie de 1992 � 1999 et par le fait que le pouvoir alg�rien avait d�autres urgences � traiter. Mais, comme not� pr�c�demment, cette explication n�est que partielle car, durant longtemps, les dirigeants alg�riens ont volontairement retard� les n�gociations avec l�Europe au nom de la souverainet� de leur pays. Bien entendu, cela n�a pas emp�ch� l�Alg�rie d�adopter plusieurs r�formes �conomiques d�ordre lib�ral. Abandon de la majorit� des monopoles publics, vente ou, plus encore, liquidation de plusieurs centaines d�entreprises �tatiques, incitations � l�investissement �tranger et appel au secteur priv� national pour diminuer la d�pendance vis-�-vis des exportations d�hydrocarbures : les lois et circulaires se succ�dent les unes aux autres mais il arrive parfois que la dynamique d�ouverture d�rape et, � bien chercher, l�on se rend compte alors que la posture souverainiste n�est gu�re loin.
Cela a �t� le cas avec le v�ritable psychodrame qu�ont provoqu�, au premier semestre 2009, les circulaires du premier ministre Ahmed Ouyahia. A l�origine, ces textes ont impos� aux op�rateurs �trangers install�s en Alg�rie une ouverture de leur capital � des investisseurs alg�riens. D�j� jug�es anachroniques par rapport aux r�gles de base de la mondialisation et de l�attractivit�, ces circulaires ont d�autant plus provoqu� l�ire des milieux d�affaires �trangers qu�elles �taient r�troactives (une disposition qui, � la fin ao�t 2009, semblait �tre abandonn�e). Outre le bras de fer diplomatique entre l�Alg�rie et ses principaux partenaires dont la France et l�Union europ�enne, ces circulaires ont provoqu� nombre de commentaires et fait couler beaucoup d�encre. Souvent, elles ont �t� pr�sent�es comme la preuve de l�inclination naturelle du pouvoir alg�rien � revenir au dirigisme d�antan. Moins prudents, certains observateurs y ont vu la main des barons du r�gime qui auraient souhait� �tre associ�s de gr� ou de force, aux b�n�fices des compagnies �trang�res install�es en Alg�rie.
Toutes ces explications sont pertinentes. Avec d�impressionnantes marges b�n�ficiaires qui d�passent parfois les 60 %, de nombreuses entreprises �trang�res doivent d�sormais compter avec les app�tits de toute une classe d�hommes d�affaires alg�riens � la recherche d�opportunit�s pour recycler leurs avoirs en dinars et pour se garantir des rentes en tant que partenaires dormants. Mais dans le m�me temps, le fondement m�me de ces circulaires rel�ve de la qu�te permanente d�une souverainet� immacul�e. S�estimant trahis par certains investisseurs �trangers, notamment en provenance d�Egypte et du Golfe, les dirigeants alg�riens n�ont pas r�sist� � la tentation de prot�ger de nouveau l��conomie ou du moins de r�affirmer � ces investisseurs qu�ils ne pouvaient consid�rer l�Alg�rie comme n�importe quel pays �mergent.
A cet �gard, les � circulaires Ouyahia � ne sont que l�expression, � la fois brutale et maladroite, de la r�surgence de l�� exceptionnalisme � alg�rien, qui combine souverainisme et nationalisme. Comme l�explique K. Selim, l��ditorialiste du Quotidien d�Oran, � en moins de cinq ans, les Alg�riens ont d� s�habituer au fait que plusieurs pans de l��conomie soient aux mains d�op�rateurs �trangers qui ne font qu�empocher les b�n�fices et les transf�rer dans leurs pays d�origine. C�est pour �viter de se laisser d�border sur le th�me du souverainisme ou m�me du nationalisme, que le pouvoir a concoct� ces textes. Et il y a fort � parier que des incidents de la sorte vont se r�p�ter au cours des prochaines ann�es �. En clair, l�Alg�rie qui ne cesse de clamer sa volont� de profiter de la mondialisation a, en r�alit�, du mal � abandonner, du moins en apparence et vis-�-vis de son opinion publique, ne serait-ce qu�une part infime de sa souverainet�.
Une r�ticence vis-�-vis des regroupements r�gionaux
L�une des cons�quences majeures de l�obsession souverainiste de l�Alg�rie est sa r�ticence vis-�-vis de toute forme de regroupement r�gional qui aurait pour cons�quence un abandon, ou, pire encore, un partage d�une partie de sa souverainet�. Se proclamant arabe et musulmane, l�Alg�rie de Boumediene a par exemple toujours �vit� avec soin les prurits unionistes de son voisin libyen. Et si le naufrage de l�Union pour le Maghreb arabe (UMA) doit beaucoup � la rivalit� alg�ro-marocaine et au blocage sur le dossier de l�ex-Sahara espagnol, la perspective d�abandonner tout droit de regard sur la circulation des marchandises ou des hommes au sein de l�espace maghr�bin emp�che les dirigeants alg�riens de faire preuve d�audace dans la mani�re dont ils con�oivent les contours du futur Maghreb uni.
Cette position attentiste a beaucoup pes� lors des tractations � propos de la cr�ation de l�Union pour la M�diterran�e (UPM). Cet ensemble voulu par le pr�sident fran�ais Nicolas Sarkozy n�a longtemps provoqu� � Alger que scepticisme ou franche hostilit�, une attitude que les incontournables tensions franco-alg�riennes n�expliquent qu�en partie. Au premier semestre 2008, bien avant le sommet du 13 juillet de la m�me ann�e o� a �t� officiellement lanc�e l�UPM, la diplomatie alg�rienne n�a pas cach� ses �tats d��me vis-�-vis d�un projet qui �tait � et qui reste encore � peu d�fini. Qu�allait �tre cette Union ? Sur quels abandons de souverainet� allait-elle se baser ? En insistant sur le fait que la d�marche �tait purement �conomique et qu�elle ne concernerait que des projets o� l�adh�sion ne serait pas obligatoire, Nicolas Sarkozy a certes vid� de sa substance son projet initial mais il a rassur� ses interlocuteurs alg�riens qui, depuis, sont les farouches d�fenseurs d�une Union pour la M�diterran�e, qui se cantonnerait � une liste de projets �conomiques d�di�s � la construction d�un espace euro-m�diterran�en.
Que craignait le gouvernement alg�rien et, comme lui, ceux du Maroc, de la Tunisie voire m�me de l�Egypte ? Pour tous, il n��tait pas question que l�Union Pour la M�diterran�e se dote d�une souverainet� supranationale � l�image de ce qui existe au sein de l�Union Europ�enne. Pas de d�l�gation de souverainet� pour l��nergie (c�est pourquoi il est vain de comparer l�UPM � la Communaut� europ�enne du charbon et de l�acier), ni pour les transports, ni pour la d�pollution de la M�diterran�e et encore moins pour l�agriculture. C�est en ce sens que cette Union mal ficel�e a pu d�cevoir nombre de ceux qui d�sesp�rent de voir le r�gime �voluer. Pour une majorit� de d�mocrates alg�riens, qu�ils soient membres de l�opposition non islamiste, syndicalistes autonomes ou intellectuels, l�accord d�association sign� avec l�UE n�a pas tenu ses promesses et � leurs yeux, l�UPM n�aura aucun impact puisqu�elle exclut toute conditionnalit� de type politique. Pour nombre d�entre eux, la situation id�ale serait que l�adh�sion � l�UPM soit li�e � l�obligation de respecter plusieurs engagements (respect des droits de l�homme et des libert�s individuelles�) un peu � l�image du processus d�adh�sion de la Turquie � l�Union europ�enne, o� l�acquis communautaire tire vers le haut l�ensemble des institutions turques, arm�e comprise.
La France : un r�f�rentiel id�al mais trompeur de l�expression de la souverainet� alg�rienne
Mais l��conomie n�est pas le seul domaine o� l�Alg�rie exprime de mani�re plus ou moins r�guli�re sa souverainet�. Les relations diplomatiques avec ses voisins, notamment le Maroc, sont aussi l�occasion de r�affirmer de mani�re parfois abrupte son caract�re � intangible �. C�est ce qui fonde, par exemple, la position alg�rienne quant au maintien de la fermeture de la fronti�re avec le Maroc. Lanc� en 2007 par le souverain marocain Mohammed VI et relay� depuis par un nombre impressionnant d�intellectuels, de personnalit�s politiques marocaines de tous bords sans compter les habituels soutiens fran�ais au royaume ch�rifien, l�appel � la r�ouverture de cette fronti�re n�a eu pour seule cons�quence que le raidissement des autorit�s alg�riennes. Outre la volont� de � punir � un voisin qui fut � l�origine de la fermeture unilat�rale de cette fronti�re en 1994 apr�s les attentats de Marrakech (� l��poque les autorit�s marocaines avaient soup�onn� les services secrets alg�riens d�en avoir �t� les instigateurs), Alger utilise cette question de la fronti�re marocaine pour rappeler � Paris qu�il y a des limites � l�influence fran�aise en Alg�rie.
Alors m�me que pr�s de cinquante ans ont pass� depuis l�ind�pendance, l�une des pr�occupations majeures de l�Alg�rie officielle est en effet de signifier � la France qu�elle ne saurait entamer d�un iota sa souverainet�. On conna�t les pol�miques � r�p�tition sur la question de la repentance � propos de la colonisation ou m�me sur les accusations �mises de part et d�autre de la M�diterran�e � propos du r�le de chacun durant la � d�cennie noire �. Tout cela accr�dite l�id�e d�un face�- face permanent entre les deux diplomaties. Cette image est id�ale pour les m�dias � la recherche de clich�s et de dossiers r�currents mais, paradoxalement, elle ne r�siste pas � un examen attentif des relations entre les deux pays. Certes, il arrive que le ton monte entre les deux capitales. Certes encore, l�amiti� franco-marocaine exasp�re au plus haut point certains d�cideurs alg�riens.
Reste que l�id�e d�un souverainisme triomphant de l�Alg�rie vis-�-vis de la France est � relativiser, d�abord parce que l�Alg�rie demeure un march� largement domin� par les int�r�ts �conomiques fran�ais (l�Alg�rie est le premier march� de la France, hors pays de l�OCDE) m�me si, � la diff�rence de ce qui se passe au Maroc, ces derniers ne contr�lent pas directement les principales entreprises alg�riennes (ainsi, � la fin du premier semestre 2009, l�Alg�rie �tait le seul pays de la plan�te avec lequel la France enregistrait une hausse de son exc�dent commercial !), ensuite, parce que les liens tiss�s des deux c�t�s de la M�diterran�e entre d�cideurs et cercles d�influences sont tels que l�on imagine mal l�Alg�rie herm�tique � toute influence fran�aise. L� aussi l�affaire des fameuses circulaires Ouyahia fait figure d�exemple. Pour une bonne partie de la presse alg�rienne, ces textes auraient principalement vis� les entreprises fran�aises, ces derni�res �tant accus�es de ne pas redistribuer correctement leurs b�n�fices. Et de fait, la fronde contre les circulaires a largement �t� men�e par les repr�sentants fran�ais (deux ministres ont fait le d�placement � Alger pour �voquer ce dossier) qui ont finalement obtenu que le principe de r�troactivit�, qui p�nalisait notamment des entreprises telles que Renault ou la BNP, soit abandonn�, un signe de la force de persuasion de la diplomatie fran�aise en Alg�rie.
Pour autant, l�id�e qu�un jour l�influence fran�aise dans ce pays soit supplant�e continue � alimenter les d�bats et les sp�culations. L�un des sc�narios les plus fr�quemment cit�s est celui d�une alliance entre l�Alg�rie et les Etats-Unis. Agit�e comme un �pouvantail, cette perspective est r�guli�rement �voqu�e m�me si elle ne r�siste gu�re � l�examen des faits.
L�introuvable alternative am�ricaine
Quoiqu�en disent les tenants de la th�se selon laquelle les Etats-Unis n�attendraient qu�une seule occasion pour d�loger la France du Maghreb, il faut d�abord rappeler que le centre des pr�occupations de la diplomatie �tasunienne se situe bien plus � l�est, en Irak mais aussi en Afghanistan. Certes, au milieu des ann�es 1990, l�ambassade des Etats-Unis � Alger a jou� un r�le diplomatique certain, amenant les diff�rents cercles du pouvoir � trouver une solution consensuelle qui devait conduire � l��lection d�Abdelaziz Bouteflika en avril 1999. De plus, un rapprochement r�el entre les deux pays a eu lieu apr�s les attentats du 11 septembre 2001.
En apportant alors, de sa propre initiative, un appui � la � guerre contre la terreur �, en acceptant que des unit�s navales alg�riennes participent � des manoeuvres avec les forces de l�Otan et en adoptant un profil plut�t bas lors du d�clenchement de l�invasion de l�Irak par les troupes am�ricaines en mars 2003, le gouvernement alg�rien a confort� la th�se de l��poque selon laquelle le d�but des ann�es 2000 sonnerait le glas de l�influence fran�aise en Alg�rie.
Les relations entre les deux pays se sont toutefois distendues � partir de la fin 2005 apr�s que l�Alg�rie eut refus� l�installation dans le Sahara d�une base am�ricaine destin�e � lutter contrer les r�seaux islamistes arm�s dont celui d�Al-Qa�da au Maghreb. Longtemps donn�e pour certaine, cette installation a �t� maintes fois d�mentie par les autorit�s alg�riennes au grand dam de Washington qui peine toujours � trouver un site pour l�United States Africa Command (Africom). Mais il ne s�agit pas du seul motif de d�samour. De 2003 jusqu�� 2006, l�Alg�rie a sembl� constituer le relais id�al pour l�industrie p�troli�re am�ricaine. Pour Washington, il ne s�agissait pas tant d�obtenir des contrats pour les principales majors que de convaincre le gouvernement alg�rien de mener � bien la r�forme de la loi sur les hydrocarbures. Adopt�e en 2006, cette derni�re a �t� salu�e par les milieux d�affaires occidentaux comme �tant l�exemple � suivre pour les autres producteurs de p�trole, notamment les membres de l�Organisation des pays exportateurs de p�trole (Opep).
Tr�s lib�rale, mettant fin au monopole de la Sonatrach sur la production et le transport, cette loi devait m�me servir d�incitatif pour convaincre des pays tels que le Kowe�t ou l�Arabie Saoudite d�ouvrir leurs champs aux compagnies �trang�res � une �poque o� le baril faisait route vers les 40 dollars. A ce sujet, il faut rappeler que cette loi a provoqu� d�importantes protestations en Alg�rie, le gouvernement �tant accus� de brader une richesse nationale et d�abandonner sa souverainet�. La pol�mique, l�engagement des syndicalistes de la Sonatrach mais aussi la visite d�Hugo Chavez, le pr�sident v�n�zu�lien, � Alger, ont eu finalement raison de cette loi qui a �t� abrog�e en juillet 2006 au grand dam de Washington.
Et, plus important encore pour l�administration Bush, c�est la d�cision alg�rienne de continuer � s�approvisionner en armement russe qui a signifi� que l�heure d�une alliance strat�gique am�ricano-alg�rienne n�avait pas sonn�. Ainsi, comme au bon vieux temps de la guerre froide et du mouvement des non-align�s, c�est par une idylle, plut�t mouvement�e, avec la Russie de Poutine, que l�Alg�rie a signifi� aux Etats-Unis son refus d��tre consid�r�e comme un alli� � 100 %, pour ne pas dire comme un nouveau vassal, dans le fumeux projet de Grand Moyen-Orient cher � George W. Bush.
Alg�rie-Russie : une alliance de raison
Deux �l�ments principaux ont caract�ris� le rapprochement alg�ro-russe apr�s plusieurs ann�es de brouille due notamment au retard de l�Alg�rie dans le remboursement de sa dette militaire � l��gard de l�ex-URSS. En premier lieu, il y a la d�cision prise par le pouvoir alg�rien de moderniser l��quipement lourd de son arm�e, une modernisation dont a largement profit� la Russie malgr� quelques couacs majeurs. En 2006, le refus alg�rien de prendre livraison de 35 avions de chasse de type MIG-29 pour cause de non-conformit� a �t� interpr�t� par Moscou comme �tant le signe d�un recentrage strat�gique de l�Alg�rie au profit de fournisseurs occidentaux. Trois ans plus tard et apr�s le � rachat � par Moscou des premiers MIG livr�s, Alger aurait, selon la presse russe, d�cid� de passer commande de 14 � 16 avions de type Sukhoi Su-30 et cela apr�s avoir pass� une premi�re commande de 2,5 milliards de dollars pour 28 chasseurs de type Sukhoi Su-30MKA, des commandes qui font douter de l�existence d�une volont� politique alg�rienne de faire appel � des fournisseurs fran�ais ou am�ricains. Dans le m�me temps, Alger envisageait aussi de confier � la Russie la modernisation de ses installations militaires navales alors que, dans un premier temps, plusieurs informations de presse laissaient entrevoir la possibilit� d�une perc�e fran�aise sur ce march�.
Ce pas de deux avec la Russie peut �tre interpr�t� de diff�rentes mani�res. Selon une version tr�s r�pandue dans les milieux diplomatiques alg�rois, les autorit�s alg�riennes n�auraient jamais eu l�intention de changer de fournisseur militaire mais auraient souhait� signifier � la Russie la fin de pratiques remontant � l�ex-URSS o� certains mat�riels �taient tout de m�me r�ceptionn�s alors qu�ils �taient loin d��tre satisfaisants, en somme, une manifestation souveraine � double d�tente (l�une visant l�Occident et l�autre les fournisseurs militaires russes) jug�e d�autant plus n�cessaire que les deux pays ont eu du mal � s�accorder sur une autre question primordiale, celle de la cr�ation d�une � Opep � du gaz naturel.
Ce projet, v�ritable serpent de mer qui fait son apparition � chaque congr�s gazier ou � chaque crise entre la Russie et ses clients europ�ens, a longtemps �t� port� par Alger, Moscou et Caracas sans oublier l�Iran et le Qatar. Critiqu� par les pays consommateurs, honni par le Congr�s am�ricain qui y a vu un clone de l�autre organisation d�moniaque (en anglais, l�acronyme Opec est souvent appel� par ses contempteurs �One purely evil cartel�), le projet d�Opep du gaz est d�sormais remis en cause par une m�sentente strat�gique entre les deux producteurs Sonatrach et Gazprom. Apr�s avoir annonc� un rapprochement en
grande pompe en 2006, les deux op�rateurs ont fait machine arri�re sous la pression de leurs pouvoirs politiques soucieux de ne pas s�ali�ner des pays consommateurs d�j� accabl�s par la flamb�e des cours du p�trole.
Mais rien ne dit que cette alliance ne reverra pas le jour au cours des prochaines ann�es. Apr�s plusieurs ann�es de flottement, la Russie du duo Poutine-Medvedev a su renouer ses contacts � plus haut niveau au sein des d�cideurs alg�riens, commandement militaire compris, alors que l�on pr�sentait ce dernier comme de plus en plus enclin � faire d�finitivement basculer l�Alg�rie dans le camp de l�Otan.
Influence de l�Orient, installation chinoise
Mais si la Russie, et � un degr� moindre les Etats-Unis, a fourni � l�Alg�rie l�occasion de nouer des alliances tactiques, ne serait-ce que pour tenter de diminuer le poids de l�influence fran�aise, il en est une qui, outre ses composantes politique et �conomique, risque d�avoir des effets soci�taux et culturels � long terme. Il s�agit du rapprochement, voulu d�s sa premi�re �lection par le pr�sident Abdelaziz Bouteflika, avec les pays arabes en g�n�ral et ceux du Golfe en particulier. Qu�il s�agisse du secteur des t�l�coms, des transports ou de celui de l�immobilier et de l�am�nagement urbain, les op�rateurs de cette r�gion du monde se sont vu d�rouler le tapis rouge par les autorit�s alg�riennes. La crise de 2008 et l�explosion de la bulle immobili�re ont toutefois forc� plusieurs de ces groupes � abandonner un march� alg�rien o�, en r�alit� ils n�avaient gu�re investi, se contentant de transformer l��pargne et les liquidit�s locales en cr�dits. Apr�s avoir longuement applaudi � la pr�sence de ces entreprises issues de � pays fr�res �, les autorit�s alg�riennes ont quelque peu durci leur discours, notamment
le Pr�sident Bouteflika et le Premier ministre Ahmed Ouyahia qui n�ont pas h�sit� � faire �tat de leur d�ception sinon de leur col�re.
Mais ce recentrage, m�me �ph�m�re, � destination de l�Egypte et surtout du Golfe laissera immanquablement des traces au sein de la soci�t� alg�rienne. D�j� soumises � l�influence des cha�nes d�information satellitaires (Al-Jazira et Al-Arabiya), sans oublier les cha�nes g�n�ralistes et de divertissement, notamment celles du groupe Rotana, les jeunes g�n�rations alg�riennes, � l�image de leurs homologues du Maroc et de Tunisie, �voluent dans un champ m�diatique o� les r�f�rences �trang�res ne proviennent plus uniquement du Nord occidental.
Cette influence a des cons�quences incontestables puisque le Golfe impose peu � peu ses modes de consommation et m�me ses r�f�rences artistiques et culturelles sans compter sa lecture rigoriste de l�islam.
Enfin, la d�cision, elle aussi politique, de faire appel � des groupes chinois pour prendre en charge certains grands travaux d�infrastructures (logements, autoroute et barrages hydrauliques) a elle aussi des cons�quences sociales notables. La pr�sence chinoise tr�s comp�titive a oblig� les grands groupes occidentaux de BTP � revoir � la baisse leurs pr�tentions et la pr�sence de milliers de travailleurs chinois, dont certains ont d�cid� de s�installer de mani�re d�finitive sur le sol alg�rien (en ayant recours si besoin � une conversion � l�islam), perturbe l��chiquier social et ethnique d�un pays jusque-l� uniform�ment domin� par les populations berb�ro-arabes. Il est peut-�tre encore trop t�t pour en tirer des conclusions, mais la pr�sence de communaut�s chinoises, de plus en plus int�gr�es dans les circuits �conomiques informels, est d�j� une mutation que les autorit�s alg�riennes n�ont certainement pas d� pr�voir. ■
Par Akram Belkaid, Journaliste et conseiller �ditorial de l�Institut de prospective �conomique du Monde m�diterran�en (Ipemed).
Notes
1. Voir Belka�d, � La diplomatie alg�rienne � la recherche de son �ge d�or �,
Politique Etrang�re (IFRI), Et� 2009.