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Mots cl�s  Emirats arabes unis.. Duba�.. Abou Dhabi.. Identit� nationale.. ..  
  


Les Emirats arabes unis saisis par la fi�vre nationale   
Le Monde Diplomatique, Mai 2010 (reportage).- De par ses origines, l�immigr�, partout dans le monde, se voit stigmatis�. Mais, pour le � citoyen � que signifie �tre, comme � Abou Dhabi ou Duba�, minoritaire dans son propre pays ?

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Le Monde Diplomatique, Mai 2010
 

Chaussures de sport avec talons � roulettes aux pieds, un enfant d'une dizaine d'ann�es multiplie les d�rapages et les figures acrobatiques sur le marbre du Marina Mall, l'un des principaux centres commerciaux d'Abou Dhabi, la capitale des Emirats arabes unis (EAU). Accoud� � la balustrade d'un �tage sup�rieur, son p�re, un Emirati v�tu de la traditionnelle dishdasha d'un blanc immacul�, l'interpelle en arabe, lui demandant de le rejoindre au plus vite. Le fils ne semble pas entendre et persiste � imiter les deux Occidentales qui glissent sur la glace d'une proche patinoire. Le p�re finit par s'�nerver et promet, en langue anglaise cette fois, la confiscation des chaussures et une bonne correction. Le gamin obtemp�re imm�diatement, tandis que son p�re prend � t�moin ses amis, mais aussi les chalands et badauds qui ont assist� � la sc�ne : � Voil� � quoi on est arriv�s avec 'leur' langue anglaise ! Quand je lui parle en arabe, il fait mine de ne rien comprendre ! �

 

P�re et fils partis, des Emiratis attabl�s � une terrasse voisine commentent l'incident. � C'est comme �a dans beaucoup de familles, explique M. Jalal Al-Sultan, un homme d'affaires de Duba�. On ne sait plus tr�s bien si les enfants sont d'ici ou bien s'ils sont en train de devenir de petits Am�ricains ou de petits Anglais incapables de s'exprimer correctement en arabe. C'est un vrai sujet de pr�occupation. Cela nous oblige � r�fl�chir � la mani�re dont nous devons r�former notre syst�me �ducatif. Il y va de la pr�servation de notre identit�. � Son voisin, M. Youcef Al-Aisa, un fonctionnaire de l'Etat f�d�ral (1), rappelle que la langue anglaise est souvent pr�sent�e comme la solution � tous les probl�mes des Emirats : � Des plaisantins ont m�me affirm� qu'on allait obliger les muezzins � lancer l'appel � la pri�re en anglais, accent d'Oxford en prime� �   

 

Depuis 2008, ann�e officiellement baptis�e � ann�e de l'identit� nationale � par les autorit�s f�d�rales, le d�bat sur l'emploi de la langue anglaise ne cesse d'agiter la soci�t�, surprenant m�me parfois par sa virulence. D'un c�t�, ceux qui revendiquent une ouverture au monde et la n�cessit� de s'ancrer dans la modernit� en ayant recours � la langue anglaise pour l'enseignement ; de l'autre, ceux pour qui un tel mouvement ne saurait se faire au d�triment de l'identit� � la fois �miratie, arabe et musulmane des � locaux � comme aiment � les appeler les expatri�s occidentaux.

 

En novembre 2009, face � des journalistes venus du monde entier pour assister aux c�l�brations du trente-huiti�me anniversaire de la cr�ation de la f�d�ration des Emirats arabes unis, M. Abdul Aziz Al Ghurair, pr�sident du Conseil national f�d�ral, un organe consultatif dont la moiti� des membres sont �lus, d�livrait un message sans ambigu�t�. � Nous sommes une soci�t� ouverte mais il n'est pas question de perdre notre identit�. Si nous n'y prenons pas garde, nous allons dispara�tre, ensevelis par les flots de la globalisation. Je ne vois pas pourquoi les Qu�b�cois auraient le droit de rester eux-m�mes et pas nous ! �

 

Le m�me jour, et devant le m�me public, le tr�s influent ministre de l'enseignement sup�rieur, le cheikh Nahyane Ben Moubarak, tenait un tout autre discours. � Nous sommes fiers de notre langue et de notre identit� mais il n'en demeure pas moins que l'anglais est la langue des sciences et de la technologie. Il n'est pas possible de prendre du retard dans la concurrence globale. Si nous voulons que nos enfants contribuent � ce que leur pays devienne un vrai comp�titeur dans la mondialisation, il n'y a pas d'autres choix que d'enseigner en anglais. �

 

En f�vrier 2010, un colloque sur l'emploi des jeunes dipl�m�s organis� par l'Emirates Center for Strategic Studies and Research (ECSSR), le principal cercle de r�flexion d'Abou Dhabi, a d�montr� que ce d�bat �tait loin d'�tre clos. � On nous a d'abord dit que nos universit�s �taient d�faillantes et qu'elles devaient adopter la langue anglaise. Ensuite, on nous a expliqu� qu'il fallait faire appel � des universit�s �trang�res pour am�liorer le niveau. Mais aujourd'hui, nous n'avons toujours pas r�gl� le probl�me de nos jeunes dipl�m�s ch�meurs et, pis encore, nombre d'entre eux ne savent plus qui ils sont. Qu'il parle ou non anglais, un ch�meur reste un ch�meur �, relevait avec ironie l'universitaire Khalifa Al Souwaidi.

 

Loin des clich�s qui tendent � pr�senter les soci�t�s des pays du Golfe comme fig�es, ce d�bat traduit en r�alit� un questionnement plus profond et plus large. Malgr� les d�boires financiers de l'�mirat de Duba� (2), la F�d�ration demeure l'un des pays les plus riches du monde, gr�ce aux immenses ressources d'Abou Dhabi. En 2010, la croissance du produit int�rieur brut (PIB) PIB devrait y atteindre les 5% et la crise financi�re n'a pas tari le flux de travailleurs �trangers : ces derniers continuent de repr�senter pr�s de 83% d'une population totale estim�e, selon un chiffre officiel publi� en octobre 2009, � cinq millions d'individus. Cette d�pendance vis-�-vis d'une main d'�uvre non nationale, qu'elle soit qualifi�e ou non, constitue la principale pr�occupation en mati�re d'identit� nationale.

 

� Nous sommes minoritaires dans notre propre pays o� cohabitent pr�s de deux cent nationalit�s, confie ainsi un haut fonctionnaire qui souhaite rester anonyme. Cela peut se traduire par une sensation d'encerclement laquelle provoque en retour un raidissement identitaire. Cela explique, par exemple, le d�bat sur la langue anglaise. Nous voulons continuer � �tre diff�rents de ceux auxquels nous avons fait appel pour b�tir notre pays. Si nous nous mettons � parler leur langue, cela constitue un facteur d'homog�n�isation qui fait peur � beaucoup. C'est pour cela aussi que nous sommes tellement � cheval sur la question du costume national, que tout fonctionnaire est oblig� de porter. �

 

Conscient de cet enjeu identitaire, nombre d'experts locaux ne cachent pas leur inqui�tude face � l'implacable logique d�mographique. Quel que soit le sc�nario �conomique retenu, les Emiratis auront toujours besoin de main d'�uvre ext�rieure et continueront surtout � �tre minoritaires sur leur propre sol, avec l'angoissante perspective de ne repr�senter que 10% de la population en 2020. � Il est urgent que nous ayons un vrai d�bat national sur cette question, avertit M. Gameel Mohamed, chercheur � l'Emirates College for Advanced Education. Si rien n'est fait, si des solutions ne sont pas apport�es pour diminuer notre d�pendance vis-�-vis des travailleurs �trangers, il ne faut pas exclure l'hypoth�se que les Arabes du Golfe deviennent un jour les populations aborig�nes de la r�gion. Des 'nations premi�res', comme les Indiens d'Am�rique, auxquels auront �t� impos�es, de par la faiblesse de leur nombre, des traditions et des valeurs qui n'ont rien � voir avec leur h�ritage �.

 

Cette pr�occupation est d'autant plus partag�e que des revendications issues de certaines communaut�s �trang�res commencent � se faire de plus en plus insistantes. Ainsi, des repr�sentants des milieux d'affaires indiens, install�s depuis trois g�n�rations � Duba� et � Abou Dhabi, plaident-ils r�guli�rement pour une extension de la nationalit� �miratie aux �trangers n�s sur le sol des Emirats. � Je suis n�e ici et je n'ai jamais mis les pieds en Inde, terre d'origine de mes parents, t�moigne Mme Nancy R. Natyam, une jeune consultante en communication. Je consid�re que Duba� est ma ville et que les Emirats sont mon pays mais je peux �tre expuls�e du jour au lendemain. Ce n'est pas juste. �

 

La presse locale, notamment anglophone, publie des plaidoyers r�dig�s par des personnes originaires du sous-continent indien, mais aussi par des intellectuels anglo-saxons, en faveur d'une r�forme de la tr�s s�v�re l�gislation sur les naturalisations. Ces demandes issues de communaut�s le plus souvent bien int�gr�es sur le plan �conomique ,et dont le statut mat�riel tranche avec celui des contingents de travailleurs temporaires � import�s � pour le besoin des chantiers de construction, sont tol�r�es par les autorit�s alors qu'elles �taient impensables il y a encore une dizaine d'ann�es.

 

Pour autant, l'hypoth�se de naturalisations massives de ressortissants �trangers, surtout asiatiques, est fermement balay�e par les dirigeants locaux. � Nous finirions par �tre dilu�s et c'en serait fini de l'identit� �miratie �, confie un haut-responsable d'Abou Dhabi pour qui l'urgence consiste � � diminuer la d�pendance vis-�-vis des travailleurs �trangers en incitant la jeunesse locale � se mettre au travail �. Et de citer dans la foul�e les propos de M. Majid Al-Alawi, le ministre du travail de l'�mirat voisin de Bahre�n pour qui � les travailleurs �trangers repr�sentent pour les populations du Golfe un danger plus important que la bombe atomique ou une attaque isra�lienne �.

 

Cette d�fiance vaut aussi pour les ressortissants originaires des autres pays arabes. Certes, une poign�e d'entre eux, notamment des Palestiniens pr�sents dans la r�gion depuis 1948, ont fini par obtenir la pr�cieuse nationalit�, mais ils demeurent une exception. � Naturaliser des Egyptiens ou des Maghr�bins permettrait d'augmenter la population �miratie tout en pr�servant une partie de notre identit� arabe et musulmane. On ne pourra pas faire autrement si l'on ne veut pas �tre submerg� par les populations du sous-continent indien � estime en priv� un banquier de Duba� tout en reconnaissant le caract�re tr�s hypoth�tique d'une telle �volution : les autorit�s locales se m�fieraient de ces populations arabes susceptibles d'� avoir des revendications politiques d�s lors qu'elles auront �t� naturalis�es �.

 

Interrog�es sur une hypoth�tique absence de volont� d'int�gration des �trangers, les autorit�s �miraties se d�fendent de toute x�nophobie. � Nous ne mentons � personne, indique-t-on dans l'entourage de l'Emir Khalifa Ben Zayed Al-Nahayan, le pr�sident de la F�d�ration. � Toute personne ayant des comp�tences est la bienvenue aux Emirats arabes unis mais elle doit repartir lorsque son contrat de travail s'ach�ve. On ne peut faire comme en France ou au Canada o� il suffit de r�sider quelques ann�es pour obtenir la nationalit�. Pour nous, qui ne sommes pas tr�s nombreux, ce serait le chaos �.

 

Le tr�s m�diatique chef de la police de Duba�, le g�n�ral Dhahi Khalfan Tamim, est l'une des rares personnalit�s � aborder cette question en public sans pratiquer la langue de bois. Pour lui, on ne peut revendiquer une naturalisation de centaines de milliers d'immigr�s r�sidants dans les Emirats au pr�texte de respecter les droits de la personne. � Faire des Emiratis une minorit� permanente dans leur propre pays rel�ve-t-il des droits de l'Homme ? interroge-t-il � chaque fois qu'il est interpell� sur ce th�me. Il est vrai que les immigr�s ont �uvr� activement � la construction de l'infrastructure des Emirats. Mais le profit qu'ils en ont tir� est encore plus grand. �

 

 Au printemps 2009, lors d'un forum sur l'identit� nationale � Duba�, le g�n�ral s'est m�me demand� � voix haute, en pr�sence de hauts responsables de l'�tat f�d�ral, si un Indien ne serait pas prochainement candidat � la pr�sidence du pays� Cette sortie tr�s m�diatis�e fait d�sormais r�f�rence d�s lors qu'on aborde la question de l'identit� des Emirats arabes unis et de leur d�s�quilibre d�mographique. Elle r�sume bien la position conservatrice des autorit�s et d'une tr�s grande partie des Emiratis. Mais, pour l'heure, elle n'esquisse aucune solution � l'un des plus grands d�fis auxquels est confront� un pays qui f�tera en d�cembre 2011 ses quarante ann�es d'ind�pendance.

 

Akram Belka�d, envoy� sp�cial

 

(1) Les Emirats arabes unis sont un Etat f�d�ral compos� de sept �mirats : Abou Dhabi, Ajman, Charjah, Duba�, Foujeyrah, Oum Al Qa�wa�n et Ras Al-Kha�ma. La capitale f�d�rale est Abou Dhabi.

(2) Lire Ibrahim Warde, "Duba�, chronique d'une chute annonc�e", Le Monde Diplomatique, mars 2010.

 

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