UN D�BAT ALG�RIEN
En attendant le � compromis historique �, le pouvoir ne veut pas abandonner les Sahraouis � leur sort.
La sc�ne se d�roule � Barcelone lors d�un colloque � propos de l�Union pour la M�diterran�e. Avant le d�but des travaux, deux orateurs, tous deux anciens ministres dans les ann�es 1980, l�un alg�rien et l�autre marocain, se congratulent et semblent �tre sinc�rement ravis de se retrouver. � Tu vas encore dire que c�est l�Alg�rie qui a cr�� le probl�me du Sahara occidental et que c�est notre faute si l�Union du Maghreb ne se fait pas, n�est-ce pas ? �, lance l�un en s�esclaffant. � Et toi ? Tu vas r�pondre que vous n�avez rien � voir avec cette histoire, que vous �tes blancs comme neige et qu�il faut respecter le droit � l�autod�termination des peuples opprim�s �, r�pond l�autre en lui tapant sur l��paule. Cet �change quasi complice qui d�routerait tout observateur non averti r�sume assez bien la situation entre l�Alg�rie et le Maroc � propos du Sahara. Ce n�est pas la paix, mais ce n�est certainement pas la guerre. Certes, on s�invective de part et d�autre, surtout par presse interpos�e, mais on �vite de commettre l�irr�parable, du moins jusqu�� pr�sent�
Dans la bataille d�influence pour se gagner l�opinion mondiale, chacun conna�t les arguments de l�autre mais ne semble gu�re dispos� � faire des concessions. Une situation � laquelle ont fini par s�accommoder les chancelleries occidentales, d�autant que les deux pays ont consentis quelques efforts au cours des derni�res ann�es, comme le prouve notamment, l�interconnexion r�ussie de leurs r�seaux �lectriques. Reste que la r�surgence r�cente des violences dans l�ex-Sahara espagnol fait d�sormais craindre un retour � des tensions plus vives, d�autant que la question de la fermeture des fronti�res terrestres entre les deux pays continue d�exc�der le r�gime marocain. � On ne l�chera rien. C�est le Maroc qui a impos� le visa en 1994, pas nous �, d�clarait � ce sujet un proche conseiller de Bouteflika alors m�me que plusieurs institutions internationales dont le Fonds mon�taire international (FMI) appelaient Alger et Rabat � enfin s�entendre pour permettre l�int�gration �conomique dans le Maghreb.
Mais l�Alg�rie a boug�, m�me si c��tait il y a sept ans et que le pouvoir s�est finalement ravis�. Le 10 mars 2003, le quotidien La Gazette du Maroc publiait ainsi un �tonnant entretien avec le g�n�ral-major Khaled Nezzar. Homme fort du r�gime alg�rien bien qu�� la retraite, l�ancien ministre de la D�fense y d�clarait � propos du Sahara occidental que l�Alg�rie n�avait � pas besoin d�un nouvel Etat � ses fronti�res. � Soutenant de mani�re implicite la revendication territoriale marocaine, il en appelait � une r�conciliation entre l�Alg�rie et le Maroc et � une plus grande implication de l�ONU pour le r�glement du conflit opposant le Front Polisario � Rabat. A l��poque, cette sortie tr�s m�diatis�e au Maghreb comme en France avait provoqu� une lev�e de boucliers quasi-g�n�rale dans la presse alg�rienne, au point que le g�n�ral fut oblig� de pr�ciser qu�il s��tait exprim� � titre individuel et que son avis n�engageait en rien l�arm�e et le pouvoir alg�riens.
� Nezzar avait battu en br�che le discours officiel alg�rien qui affirme, aujourd�hui encore, que la question du Sahara rel�ve du droit des peuples � l�autod�termination, explique un ancien haut responsable alg�rien install� aujourd�hui en Europe. A ce principe, que tous les Alg�riens peuvent comprendre du fait de leur lutte contre le colonialisme, le g�n�ral a oppos� celui de la realpolitik et de la g�ostrat�gie. �
De fait, l�influent dirigeant ne faisait que reprendre une analyse d�j� en vogue chez nombre de politologues alg�riens et qui allait � l�encontre de la position habituelle d�fendu par leur gouvernement depuis 1975. Pour ces derniers, un Etat sahraoui ind�pendant ne peut-�tre que faible et fragile sur le plan des institutions, ce qui menacerait la stabilit� enti�re du Maghreb mais aussi du Sahel occidental. Cette lecture n�a pas disparu, bien que ses auteurs restent tr�s discrets. Leur d�monstration s�est m�me affin�e, et ils affirment craindre qu�un Sahara ind�pendant ne bascule dans l�int�grisme voire qu�il ne constitue une proie facile pour les r�seaux de narcotrafiquants qui infiltrent d�j� nombre de pays ouest-africains afin d�en faire des bases-relais pour leurs cargaisons. Une autre th�se avance que l�ind�pendance de l�ex-Sahara espagnol ouvrirait la voie � toutes les manipulations dans la r�gion avec, pourquoi pas, une s�cession du Sahara alg�rien qu�orchestreraient les grandes puissances d�sireuses de contr�ler ses richesses et celles du Sahel.
Mais toutes ces analyses demeurent � la fois minoritaire et ont peu de chances de convaincre l�opinion publique alg�rienne � Il faudrait que les poules aient des dents �, ironise � ce sujet un �ditorialiste alg�rois, proche de la pr�sidence alg�rienne et toujours prompt � � casser du Makhzen � dans ses colonnes. Et d�insister sur le fait que � les autorit�s marocaines veulent absolument rendre l�Alg�rie responsable de ce qui arrive au Sahara. Or, c�est une affaire o� l�Alg�rie est neutre et ne d�fend qu�un seul point de vue, celui de la l�galit� international et de la libert� des peuples � disposer d�eux-m�mes �.
On ne saurait donc �tre plus clair, et le dossier du Sahara est devenu au fil des ans un v�ritable casse-t�te pour l�ONU mais aussi pour tous les m�diateurs, notamment occidentaux. � La position alg�rienne n�a jamais �volu�, alors que les Marocains ont accept� le principe d�une large autonomie �, d�plore un diplomate am�ricain sous couvert d�anonymat. Pour lui, le blocage est tel que l�on se demande m�me � Washington s�il existe une solution � pacifique � � ce dossier. � Il faudrait un geste des Alg�riens, un signal fort, mais le r�gime actuel refuse la moindre concession, poursuit-il. Cela �tant, tout ne d�pend pas d�eux, loin de l�. Les Marocains ont un vrai souci de l�gitimit� sur place. Il va bien falloir qu�ils trouvent une r�ponse politique vis-�-vis des Sahraouis qui veulent l�ind�pendance. �
En cette fin d�ann�e 2010, la situation para�t donc bel et bien bloqu�e m�me si plusieurs indiscr�tions, notamment du c�t� de la Commission europ�enne, font �tat de plusieurs missions officieuses de conciliation. Inquiets de la mont�e en puissance d�Al Qaeda au Maghreb (Aqmi), les Etats-Unis tentent de convaincre Alg�rie et Maroc de s�asseoir � une table de n�gociations. L�heure n�est pas encore aux solutions novatrices mais la piste, tr�s t�nue, d�une large autonomie devant conduire � terme � un r�f�rendum d�autod�termination est de nouveau explor�e. Tous les Sahraouis exil�s, dont ceux des camps de Tindouf en Alg�rie, reviendraient chez eux. Durant la p�riode transitoire, l�ex-colonie espagnole serait g�r�e par des Sahraouis mais ne poss�derait pas les attributs d�une pleine souverainet� (absence de politique ext�rieure, pas d�ambassades, pas d�arm�e,...).
En tout �tat de cause, l�initiative ne viendra certainement pas de l�Alg�rie. A trois ans et demi de la prochaine �lection pr�sidentielle et � deux ans du 50� anniversaire de l�ind�pendance, le pouvoir alg�rien ne prendra pas le risque d��tre accus� d�abandonner les Sahraouis � leur sort. La guerre de position des deux pays n�est donc pas pr�s de s�achever. A moins que l�Europe et les Etats-Unis ne forcent Alger et Rabat � trouver un compromis historique.
Akram Belka�d