La chute du r�gime du pr�sident Ben Ali engage la Tunisie dans une p�riode de grandes incertitudes. Il est en effet trop t�t pour parier sur l�av�nement d�une �nouvelle r�publique� ou d�une �deuxi�me r�publique� tunisienne qui serait d�mocratique, pluraliste et respectueuse des droits de la personne humaine. Observ�e avec espoir ou inqui�tude dans le monde arabe, la �r�volution du jasmin� fait d�j� face � plusieurs d�fis. Voici un tour d�horizon des principales interrogations sur un processus n� d�une r�volte populaire.
Instabilit� ou retour rapide � la paix civile?
Des affrontements entre l�arm�e et des membres des forces pr�sidentielles fid�les � Ben Ali, des voitures banalis�es d�o� partent des rafales d�armes automatiques, des snipers qui tirent au hasard sur la population, des maisons investies la nuit et pill�es par les sbires de l�ancien r�gime� La Tunisie enregistre chaque jour de nouvelles informations alarmistes, pas toujours confirm�es, qui font craindre le pire. N�anmoins, plusieurs faits sont av�r�s.
Des armes circulent et des membres des forces de s�curit� de l�ancien r�gime semblent d�cid�s � pratiquer la politique de la terre br�l�e. �Les forces sp�ciales de l�arm�e et les services de police l�gitimistes viendront � bout de ces nervis de l�ancien r�gime�, assure toutefois � Slate.fr un officier sup�rieur � la retraite. Pour lui, le vrai probl�me reste la r�cup�ration des armes. �La s�ret� pr�sidentielle d�tient un important arsenal qui, s�il tombe entre de mauvaises mains, pourrait servir � des man�uvres de d�stabilisation au cours des prochains mois�, explique-t-il.
En clair, ces armes dans la nature font planer la menace d�actions violentes voire terroristes qui pourraient � l�avenir d�cr�dibiliser la transition d�mocratique et faire regretter l�ancien r�gime. Une autre inqui�tude concerne les r�glements de compte qui risquent de se multiplier au cours des prochains jours entre victimes de l�ancien r�gime et les proches et soutiens de Ben Ali. D�j�, des Tunisiens ayant le malheur de porter le nom de Trabelsi ont �t� molest�s � des barrages dress�s par la population alors qu�ils n�ont aucun lien de parent� avec la belle-famille de l�ex-pr�sident.
Quelle l�gitimit� pour le gouvernement de transition?
Avant m�me d��tre nomm�, le gouvernement d�union nationale charg� de pr�parer les �lections d�clenchait les critiques et la col�re d�une bonne partie de la population. La raison est simple. Sa composition fait la part belle � l�ancienne �quipe minist�rielle (six ministres sortant font partie de la nouvelle �quipe) m�me si des personnalit�s de l�opposition l�gale ainsi que de la soci�t� civile y sont admises. C�est d�ahttps:// la raison pour laquelle certains nouveaux ministres issus de l�opposition syndicale ont d�missionn�. Pour nombre de Tunisiens, il est inadmissible d�offrir une chance aux repr�sentants de l�ancien pouvoir de se maintenir. �La r�volution continue�, scandaient ainsi les manifestants face aux brigades anti-�meutes qui tentaient de les disperser en milieu de matin�e. De fa�on g�n�rale, ce nouveau gouvernement devra vite donner des gages � la population et prouver qu�il rompt de mani�re d�finitive avec le syst�me Ben Ali. La �rupture� totale pr�n�e par le chef de l�Etat par int�rim suffira-t-elle?
Quelles �lections?
La question de la nature du prochain scrutin est d�ores et d�j� pos�e. Si l�on s�en tient � l�actuelle Constitution tunisienne, le gouvernement int�rimaire doit organiser des �lections pr�sidentielle et l�gislatives. En th�orie, la date butoir est de deux mois mais il semble que l�on se dirige vers six. Un d�lai jug� encore trop court par nombre de personnalit�s politiques de l�opposition. D�autres personnalit�s de la soci�t� civile, notamment des avocats, rappellent que toutes les transitions mal ma�tris�es se sont termin�es par la victoire des islamistes, plus prompts � s�organiser que les formations la�ques. Ce fut le cas en Alg�rie apr�s les �meutes d�octobre 1988 et, r�cemment, de Gaza en 2005. C�est pourquoi elles plaident pour l��lection d�une Assembl�e nationale constituante qui proclamerait la �deuxi�me r�publique�.
Taill� sur mesure pour Ben Ali, le texte fondamental sur lequel est bas�e la vie politique de la Tunisie est en effet jug� incompatible avec l��mergence d�une d�mocratie pluraliste. De m�me incite-t-il � l�autoritarisme puisqu�il interdit de poursuivre un pr�sident, y compris apr�s la fin de son mandat.
Le r�le des islamistes
De Londres o� il est en exil, Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahda (interdit) a annonc� avoir entam� les pr�paratifs pour rentrer en Tunisie. Dans le m�me temps, plusieurs autres personnalit�s de ce parti ont affirm� qu�il �tait normal que leur formation participe � la transition en cours et qu�ellehttps:///font>r�int�gr�e dans la vie politique tunisienne. Cette perspective inqui�te d�j� nombre de Tunisiens et de Tunisiennes. De fait, l�influence r�elle des mouvements fondamentalistes est l�une des inconnues majeures de l��quation tunisienne.
Lamin�s depuis le d�but des ann�es 1990, emprisonn�s ou forc�s au silence ou � l�exil, les islamistes n�ont, en r�alit�, jamais disparu de la sc�ne politique tunisienne, ne serait-ce que parce que l�ex-pr�sident Ben Ali a toujours agit� leur menace pour justifier sa politique autoritariste. Dans l�hypoth�se d�une participation d�Ennahda aux futures �lections, il est �vident que la communaut� internationale suivra l�exp�rience de pr�s. C�est m�me l�avenir de la d�mocratisation des pays arabes qui sera en jeu.
Une d�faite des islamistes renforcerait la th�se selon laquelle le monde arabe est pr�t � tenter l�aventure pluraliste �malgr� les pr�c�dents de l�Alg�rie et de Gaza. A l�inverse, une prise de pouvoir par Ennahda redonnerait du cr�dit � ceux qui estimaient hasardeux le fait de tenter une exp�rience d�mocratique en raison du risque islamiste. Mais une chose est certaine: qu�il soit islamiste ou pas, le Tunisien a toujours en t�te la d�rive alg�rienne des ann�es 1990.
L�avenir de l�ex-parti au pouvoir
Que faire du Rassemblement constitutionnel d�mocratique (RCD) dont les effectifs d�passent le million d�adh�rents? Ce parti, h�ritier du N�o-Destour de Bourguiba, a �t� transform� au fur et � mesure en une immense machine de contr�le de la population et de propagande au service de Ben Ali. De nombreux Tunisiens exigent aujourd�hui sa mise hors-la loi et sa dissolution (ce qui explique la col�re de la rue � l��gard du gouvernement d�union nationalehttps://s seul que le comit� central du parti s�est dissout jeudi. De leur c�t�, plusieurs responsables politiques tentent de faire passer l�id�e que ce parti n�est pas responsable des d�passements actuels. D�autres brandissent l�effet calamiteux de la dissolution du Baas irakien apr�s l�invasion am�ricaine de 2003.
Marginalis�s, priv�s de ressources financi�res, les anciens du RCD pourraient �tre tent�s de rejoindre le camp de l�ancien pr�sident Ben Ali qui n�a certainement pas dit son dernier mot. D�ores et d�j� une piste se d�gage. Plusieurs membres du RCD envisagent de cr�er leur propre formation arguant que l�ex-parti au pouvoir abritait plusieurs courants en son sein et qu�il �tait impossible de faire carri�re dans l�administration ou dans les grandes entreprises publiques sans en �tre membre.
L�audience des partis politiques non-islamistes
On les appelle les �z�ro-virgule� ou la �fausse opposition� en r�f�rence � leurs scores infinit�simaux lors des �lections �pluralistes� organis�es par le pr�sident Ben Ali. Il s�agit des formations politiques autoris�es par le r�gime du pr�sident d�chu et dont le r�le et l�influence �taient totalement insignifiants. Certaines d�entre elles ne servaient qu�� chanter les louanges de Ben Ali et � l�appeler � se repr�senter au scrutin de 2014! D�s lors, on se demande bien quel r�le ces partis fant�mes peuvent jouer d�autant qu�ils font l�objet de moqueries incessantes au sein de la population. A l�inverse, il est difficile de savoir quelle est l�influence r�elle des formations interdites par le r�gime tunisien.
Le r�le de l�arm�e
Le g�n�ral Rachid Ammar, chef de l�Arm�e de terre, est-il le nouvel homme fort de la Tunisie? Plus important encore, va-t-il profiter d�une transition mal ma�tris�e pour prendre le pouvoir? La question est dans la t�te de plus d�un Tunisien depuis que l�on sait https://ont>c�est lui qui a pr�cipit� le d�part de Ben Ali en refusant de tirer sur les manifestants et les �meutiers. R�put� proche des Am�ricains, l�homme se serait fait le porte-voix de la grande muette tunisienne en signifiant il y a d�j� un an � Ben Ali que la situation ne pouvait qu�empirer, et que les militaires supportaient de moins en moins l�omnipr�sence de la famille Trabelsi. �C�est un r�publicain. Les militaires tunisiens ne sont pas des putschistes�, assure � Slate.fr un ancien officier de haut rang. Certes, mais la soudaine popularit� des militaires, par contraste vis-�-vis de la haine �prouv�e � l��gard des forces de police, ne peut qu�inqui�ter ceux qui esp�rent que l�arm�e rentrera dans ses casernes une fois l�ordre r�tabli.
L�attitude des pays arabes
En affirmant haut et fort que Ben Ali est toujours le pr�sident l�gitime de la Tunisie (et qu�il m�riterait d��tre pr�sident � vie), Mouammar Kadhafi a montr� que son r�gime s�inqui�tait des cons�quences de la r�volution tunisienne. Il ne fait nul doute que le r�gime libyen sera un opposant farouche � toute d�mocratisation en Tunisie. Confront� � l�impatience d�au moins deux de ses fils qui r�vent de lui succ�der, et � l�irritation croissante d�une population jeune et sans perspectives, le �Guide Supr�me� redoute l�effet de contagion. D�j�, lors de l��ph�m�re printemps tunisien entre novembre 1987 et fin 1988, il avait renforc� le contr�le s�curitaire brutal sur la soci�t� libyenne.
C�t� alg�rien, l�analyse est similaire m�me si certaines sources alg�riennes tentent d�accr�diter la th�se qu�Alger a contribu� � faire chuter Ben Ali. Il est �vident que Bouteflika et ses proches vont m�diter le sort de Ben Ali et de son clan. De m�me, plusieurs �ditorialistes alg�riens esp�rent que l�exp�rience tunisienne aura des r�percussions sur la situation alg�rienne. Plusieurs jeunes se sont d�j� immol�s aux quatre coins du pays et la situation sociale est de nouveau tr�s tendue.
Enfin, le silence de la t�l�vision publique alg�rienne et les rares d�clarations d�montrent un trouble certain. La question est d�sormais pos�e: les d�cideurs alg�riens sont-ils dispos�s � accepter une exp�rience d�mocratique en Tunisie qui jetterait une lumi�re cruelle sur la mani�re dont ils g�rent leur pays? Ou, � l�inverse, vont-ils peser pour que l�ouverture annonc�e soit limit�e afin de ne pas donner d�id�es frondeuses � la soci�t� alg�rienne? Et la question est https://ue pour l�Egypte o�, l� aussi, des personnes ont d�cid� de s�immoler par le feu.
La perspective de voir le pr�sident Moubarak briguer un nouveau mandat � l�automne prochain exacerbe d�j� les tensions, et il suffirait d�une �tincelle pour pousser les Egyptiens dans la rue. D�s lors, on comprend pourquoi la situation tunisienne a �thttps://t>au centre de toutes les discussions d�une r�union de la Ligue arabe � Charm el-Cheikh�
Akram Belka�d